Ascension vers le déconfinement

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Vous prendrez bien un peu de hauteur au milieu de ce pont de l’Ascension ? Sur le plan horizontal, nous sommes limités à 100 kilomètres de notre domicile à vol d’oiseau. La France a le déconfinement très mesuré. Mais, sans recourir à l’avion – ce volatile de métal qui alimente moult nids à Covid_19 – il est possible de s’élever, au moins, en esprit.Même si le mot « Eglise » vous file des boutons, même si vous avez l’athéisme chevillé à l’âme, même si vous partagez l’abyssale inculture religieuse de la plupart de nos contemporains, réfléchir, mieux, rêver à l’Ascension vous offre une porte de sortie, sans masque obligatoire.

Le récit biblique, Premier et Nouveau Testaments, est une sorte de rampe de lancement. Si vous ne la considérez que sous ses apparences, vous n’y verrez rien d’autre qu’une sorte de tremplin vers le vide. Si vous vous laissez emporter par son verbe, elle vous propulsera vers des régions de votre être que vous ignoriez.

L’éternel présent

40 jours[1] après Pâques, le Christ réunit les Apôtres, leur donne ses dernières consignes, surtout celle de diffuser la Bonne Nouvelle, la victoire de la vie sur la mort. Puis, s’élève vers le ciel et disparaît dans une nuée pour rejoindre la Puissance divine. L’important dans ce récit, ce n’est pas le ciel – qui n’est qu’une région de notre espace-temps – mais la nuée dans laquelle le Christ s’est abstrait. Ce n’est donc pas au ciel que le Christ est monté ; il se serait plutôt alchimisé dans un état où passé et futur sont vécus dans un éternel présent. A cet égard, il avait posé quelques pistes dans les Evangiles en se présentant comme « l’Alpha et l’Oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » (Apocalypse 1 ;VIII).

La question n’est pas de croire qu’un personnage devenu mythique a pris une sorte d’hélicoptère transdimensionnel pour quitter cette vallée de larmes, une fois sa mission accomplie, mais plutôt d’élargir son esprit pour recevoir l’inconnu, la surprise, voire l’incroyable. Non pas de croire l’incroyable mais d’ouvrir son champ des possibles. En ayant bien ancrée cette précaution : nous ne détenons pas la vérité et nous ne percevons la réalité (ou de ce qui nous apparaît comme telle) que sous la forme de récits. Il s’agit de mettre en tension le doute de la raison avec le sens de la merveille.

Le doute et la merveille

Si la raison est persuadée que tout est dit grâce aux découvertes de la science, sa persuasion même démontre qu’elle ne doute plus. Ne doutant plus, la raison…ne raisonne plus ! La plus grande faiblesse de la pensée contemporaine me paraît résider dans la surestimation extravagante du connu par rapport à ce qui reste à connaître, écrivait André Breton dans L’Amour fou. Après tout, les découvertes de la science nous ont déjà réservé de sacrée suprises ; la physique quantique a bien déréglé nos boussoles aristotéliciennes.

De même, si le sens de la merveille devient le seul maître à bord, il va errer dans des délires sans issue qui n’aboutiront à rien de merveilleux.

Cette mise en tension entre doute de la raison et sens de la merveille, pourrait bien résider dans l’état de poésie. Le mot poésie vient du verbe grec poein qui signifie « faire », « produire ». Il est donc lié à l’acte de créer. La poésie n’est pas un refuge pour s’abriter des aléas de la réalité ; elle n’est pas dupe des apparences de ce réel qui toujours s’échappe. La réalité, elle la triture, la malaxe, la dépèce pour en tirer la substantifique moelle, pour élargir ses brèches vers l’inconnu.

Connaître l’inconnu, dire l’indicible, voir l’invisible, telles sont les missions que la poésie s’est assignée. Missions impossibles ? Difficiles plutôt. Par les réseaux de correspondances, par son langage symbolique, la poésie permet de dépasser ces contradictions et de rendre évident l’oxymore.

Après avoir vécu le confinement, puis les sorties plus moins timides et masquées, il est temps désormais d’ouvrir les lucarnes de nos esprits pour une Ascension vers ce qui nous dépasse. En attendant de recevoir les langues de feu de la Pentecôte !

Jean-Noël Cuénod

[1] Le nombre 40 revient régulièrement dans les deux Testaments : les 40 ans d’errance des Israélites dans le désert, les 40 jours et 40 nuits du Déluge, les 40 jours pendant lesquels le Christ jeûne, etc. Ce nombre marque le remplacement d’une ère par une autre. Il symbolise aussi la puissance divine représentée par le Dénaire (10), soit l’Unité (1) et l’Infini/Eternel (0) ; en effet, le nombre 4 recèle en lui le nombre 10 (1+2+3+4=10) et le zéro, ne connaissant ni début ni fin dans sa représentation graphique, incarne le mouvement éternel.

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