Lyhanna: la chasse aux boucs émissaires est ouverte

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©FreCha-Wikipedia

L’horreur subie par la petite Lyhanna est au sens propre innommable. Impossible de traduire en mots l’émotion qui jaillit face à l’image de l’enfance assassinée. Mais sans respecter le délai de décence – une vieille lune – la machine politico-médiatique mouline à plein régime en quête de boucs émissaires. Vite, décharger ses propres responsabilités sur d’autres épaules pas forcément plus solides!

Le président Macron a été le premier à se dédouaner en affirmant qu’il ne voulait entendre, à propos de ce crime, aucun argument relatif aux moyens dévolus à la justice. Bien entendu, les candidats à la présidence de la République se sont précipités sur les micros: Bruno Retailleau pour exiger une sorte de cour disciplinaire destinée aux magistrats; Edouard Philippe et David Lisnard pour mettre en cause la syndicalisation des juges et procureurs.

Quant au premier responsable de la justice, le Garde des Sceaux Gérald Darmanin, il a aussitôt accusé les procureurs en affirmant qu’ils n’avaient pas appliqué ses directives.

S’est-il soucié de application? Ou s’est-il contenté de produire des directives à la chaîne sans esprit de suite, juste pour faire du chiffre à l’intention des médias?

Violence verbale désormais classique dans ce genre de contexte: la procureure de la République d’Auch – ressort où s’est déroulé le crime – fait l’objet d’une protection policière depuis qu’elle a reçu des menaces de mort.

A quoi reconnaît-on un grand ministre?

A quoi reconnaît-on un grand ministre? A ce qu’il défend ses troupes à l’extérieur, quitte à leur remonter vigoureusement les bretelles à l’intérieur. A l’évidence, Monsieur Darmanin n’est pas un grand ministre. Ce n’est pas une question de taille, plutôt d’épaisseur humaine.

Certes, la question de la responsabilité de la chaine pénale (Parquet-Police judiciaire ou Gendarmerie) doit être posée dans cette affaire, il ne saurait en aller autrement: pourquoi B., le principal suspect, n’a-t-il pas été entendu à la suite des plaintes déposées à son encontre pour violences sexuelles sur mineures?

Une enquête administrative a été lancée pour y apporter réponses. On n’en connaît pas encore les conclusions. Qu’à cela ne tienne. On conclut à sa place, ça va plus vite et c’est plus pratique. Or, l’enchaînement des causes réservera peut-être des surprises, notamment quant aux logiciels utilisés par les enquêteurs.

Submersion bureaucratique

Toujours à la recherche de l’image-choc, le ministre Darmanin vient d’annoncer sur un ton martial qu’il a exigé des procureurs généraux le réexamen de 70 000 dossiers de violences sur les enfants d’ici au 14 juillet.

S’est-il lâché une pierre sur ses pieds? Un tel travail dans un laps aussi bref va mobiliser une armée de magistrats et de greffiers les distrayant ainsi de tâches plus urgentes.

Surtout, cette décision de Darmanin s’ajoute à la pléthore de travaux administratifs dont son ministère accable les magistrats. L’Union syndicale de la Magistrature (USM), principale organisation représentative de la profession, a beau jeu de dénoncer cette inflation dans son communiqué¨:

Pour expliquer les dysfonctionnements dans le suivi des plaintes antérieures, nous mettons le ministère face à ses propres contradictions. Le chiffre est éloquent : pas moins de 42 circulaires et 72 dépêches ont été envoyées aux parquets depuis 2025. Cette avalanche d’injonctions descendantes se fait sans jamais évaluer la capacité réelle des services à les absorber.

Chacune de ces circulaires réclame une lourde besogne pour les magistrats et, surtout, pour les greffiers qui sont particulièrement submergés alors que sans eux, rien ne fonctionne dans un Palais de Justice.

Pour satisfaire ces circulaires, il faut vérifier des dossiers déjà traités, élaborer des tableaux statistiques, rédiger des comptes-rendus afin de remonter les informations à la Chancellerie (le ministère), bref toutes tâches qui empêchent magistrats et greffiers de se consacrer à leur coeur de métier qui n’est certainement pas d’abreuver le Monstre Bureaucratique.

« Trop de priorités tue la priorité »

De plus, ces circulaires sont souvent classées « prioritaires ». Or, toujours sensible aux frémissements de l’air du temps, le gouvernement multiplie les thèmes prioritaires. Une priorité chasse l’autre, un jour les féminicides, un autre le terrorisme, un troisième, le narcotrafic et ainsi de suite.

« Trop de priorités tue la priorité » dénonce l’USM dans son communiqué. « Face au déni du gouvernement sur le manque de moyens, l’USM rappelle qu’il est impossible de traiter l’urgence quand tout devient prioritaire. Avec une moyenne de 3 procureurs pour 100 000 habitants, les parquets et les services d’enquête (police et gendarmerie) font face à un goulet d’étranglement structurel ».

Conclusion du syndicat: « Ce ne sont pas des « choix de priorisation » défaillants, mais un manque criant de forces vives pour absorber les millions de plaintes en souffrance ».

Cruelles comparaisons

3 procureurs pour 100 000 habitants, c’est un score particulièrement faible en Europe. Cela dit, les comparaisons entre pays sont malaisées dans la mesure où le statut des procureurs diffère notablement selon les systèmes judiciaires. Il faut donc plutôt envisager le nombre de magistrats (juges et procureur) en général.

Mais là aussi, la France reste à la traîne avec ses 11 magistrats professionnels pour 100 000 habitants alors que la Suisse en compte 14, l’Allemagne 24 et la moyenne européenne, 17.

Quant aux moyens attribués à la justice, c’est pire. Chaque Suisse dépense environ 200 euros par an pour assurer la bonne marche de ses tribunaux, alors que chaque Français ne débourse annuellement qu’un peu plus de 77 euros (136 euros pour l’Allemagne, 100 pour l’Italie et près de 97 pour l’Espagne).

A constater que la Suisse, comparée à la France, n’a pas beaucoup plus de magistrats par 100 000 habitants mais qu’elle finance davantage ses tribunaux, ce qui ne peut qu’améliorer les conditions de travail.

A quoi ça sert, un Garde des Sceaux?

Enfin, Gérald Darmanin se plaint que ses directives ne sont pas suffisamment appliquées par les procureurs. S’il en faisait moins mais bien ciblées, elles seraient sans doute mieux observées. Cela dit, comme ses circulaires servent surtout à faire du bruit médiatique, il n’est sans doute pas prêt d’y renoncer.

Puisque ce ministre avoue son impuissance à faire exécuter sa politique pénale, à quoi sert-il? Il quittera bientôt sa fonction et sera remplacé par un autre Garde des Sceaux qui sera tout aussi impuissant et qui à son tour s’exercera à faire des coups de menton devant les caméras  et des moulinets face aux députés.

Le drame effroyable qui frappe la famille de la petite Lyhanna a soulevé une émotion générale dans toute la France. Sera-t-il l’électrochoc qui conduira la France à reconsidérer ses rapports avec sa justice et à reconstruire un système qui survit plutôt qu’il ne se développe? Ou alors, comme d’habitude, une actualité plus brûlante diluera-t-elle ce crime dans l’océan de l’amnésie collective?

Jean-Noël Cuénod

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