
Un monde Détroit d’esprit… (ile San Giulio sur le lac d’Orta au Piémont)©JNC_Beaurecueil-Forge de la Poésie
Vous aimez le Détroit d’Ormuz avec son pétrole bloqué qui enflamme le portemonnaie de l’humanité? Alors, vous allez a-do-rer le Détroit de Malacca. Pour l’instant, il se tient peinard. Mais il suffirait d’une crise nouvelle pour que ses eaux géostratégiques se soulèvent façon Tsounami. Et il y a encore d’autres Détroits à problèmes…Nous devenons de plus en plus Détroit d’esprit.
Celui de Malacca se présente comme un long corridor de 930 kilomètres coincé entre la péninsule malaise et l’île indonésienne de Sumatra. Sa largeur n’est que de 38 kilomètres à son bout le plus étroit, ce qui peut faciliter son blocage. A titre de comparaison la largeur minimale du Détroit d’Ormuz est de 55 kilomètres.
Le cauchemar de la Chine et le nôtre
Malacca, c’est le cauchemar de la Chine. Et lorsque la deuxième puissance souffre d’insomnie, c’est toute la planète qui s’agite dans son lit.
Comme l’indique le site Geo-politics près de 40% du commerce mondial transite par ce corridor. Pour la Chine, cette dépendance est encore plus marquée: « entre 60 et 80% des importations chinoises en pétrole brut et gaz naturel liquéfié transitent par Malacca ». Certes, les voitures électriques ont massivement remplacé en Chine les véhicules à moteur thermique. Mais il n’y a pas que la bagnole dans la vie…Pour alimenter son industrie gargantuesque, l’Empire du Milieu reste encore dépendant des hydrocarbures.
S’il n’y avait que cet aspect, Pékin serait inquiet mais non pas angoissé. Or, angoissé, il l’est. Et à de quoi l’être! Le Détroit de Malacca constitue une voie vitale pour les exportations manufacturières chinoises vers ses gros clients: l’Asie du Sud-Est, le Proche-Orient, l’océan Indien et même l’Europe. Conclusion de Géo-Politics:
Une part majeure de la puissance industrielle chinoise dépend d’un corridor que Pékin ne contrôle pas directement, dans un environnement marqué par la présence américaine et la prudence des États riverains face à toute militarisation excessive.
Un Détroit très câblé
Cela dit, la Chine n’est pas la seule à surveiller le Détroit de Malacca comme le lait sur une gazinière plein feu. Comme l’indique ce même site:
Sous les eaux du détroit passent une trentaine de grands câbles sous-marins reliant l’Asie à l’Europe et transportant une partie essentielle du trafic Internet mondial, des transactions financières et des communications stratégiques.
La destruction de tout ou partie de ces câbles aurait des incidences catastrophiques sur les échanges de données, les ordres de paiement, les cotations boursières, les communications militaires, bref sur toute l’économie et la géopolitique qui vivent désormais sous l’empire de l’Internet.
Xi et Trump peuvent bien rouler leurs grosses mécaniques, l’un et l’autre sont comme tout le monde: fragiles.
Autre Détroit trop étroit
Autre Détroit trop étroit pour être honnête, celui de Bab-al-Mandeb: 27 petits kilomètres de large en mer Rouge entre le Yémen d’un côté, l’Erythrée et Djibouti de l’autre avec comme embouchure, l’Egypte et son Canal de Suez.
Il fait moins parler de lui actuellement. Mais il fut et reste le lieu de piratage préféré des milices houthis – alliées de l’Iran – qui opèrent au Yémen. Depuis 2023, elles attaquent les navires marchands ce qui a eu pour effet de faire fuir les cargos affrétés par les grands armateurs, la compagnie suisse MSC, la française CMA GGM, la danoise Maersk. Résultat: l’Egypte – qui n’avait vraiment pas besoin de ce nouveau coup du sort – perd une source importante de ses revenus liés aux droits de passage que versaient au Caire les navires marchands.
Avant 2023, environ 12% du commerce mondial transitait par le Détroit de Bab-al-Mandeb. Les grands transporteurs de marchandises ont dû trouver une autre route, en évitant le Détroit d’Ormuz et en espérant que celui de Malacca reste à l’écart des guerres.
Pourvu que Trump ne remarque pas la présence du Détroit de Gibraltar quelque part sur le globe de son Bureau Ovale, il serait bien capable de le rapter aux Britanniques sous le nez des Espagnols!
Les points faibles de la mondialisation
Les Détroits constituent donc les points faibles de l’économie mondialisée et le mobile rêvé pour que s’exercent les pressions politico-militaires tous azimuts. Ils sont aussi le symbole le plus évocateur de l’époque que nous traversons vaille que vaille.
Epoque resserrée sur ses maigres acquis, recroquevillée sur son illusoire identité, rabougrie sur ses petites communautés, traversée au XXIe siècles par des idées médiévales, voire paléolithiques, vitupérant la générosité, rejetant l’étranger, conspuant le musulman ou le juif, voire les deux, élevant ses murailles, préférant ses limites, adorant ses frontières. Nous voilà donc Détroit d’esprit.
Les Détroits géostratégiques constipent l’économie mondiale. Les boyaux de notre tête sont à la même enseigne. On attend la purge avec autant d’effroi que d’espoir.
Jean-Noël Cuénod


