Jean Ziegler – un cœur généreux a cessé de battre

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©Laurent Guiraud

Jean Ziegler vient de mourir aujourd’hui à Genève. Il avait 92 ans. Le camarade Ziegler représentait l’autre Suisse, celle de la générosité, de l’engagement pour la justice dans le monde, des prises de position courageuses et parfois brouillonnes. La Suisse rabougrie des blochériens, du rejet de l’autre et de la froide finance rationnelle le détestait. Ce qui reste et restera un bon signe.

Ce coeur généreux a donc cessé de battre. Et le mien est serré. Il m’a toujours paru ridicule de tirer à soi la couverture d’un défunt. Toutefois, je vais céder à cette tentation. Car, l’amitié chez Jean Ziegler avait le goût du pain partagé. Même si l’éloignement géographique nous a souvent séparés, ce lien – que je partageais avec une foule innombrable venue de tous horizons – est demeuré.

Nous voilà affrontant un dimanche pluvieux de l’automne 1965, avant de s’engloutir dans la salle communale du Grand-Lancy près de Genève. A 15 ans et demi, j’assiste à ma première réunion publique organisée par le Parti Socialiste genevois… Dépassé par les débats politiques et impressionné par les élus dont le portrait paraissait régulièrement dans la presse genevoise, alors bien vivante. Par exemple, celui de « mon » ministre, chargé de l’Instruction publique, le truculent André Chavanne, surnommé Fidel Bistrot, en raison de sa tendresse pour le socialisme cubain – que le caractère tropical rendait alors présentable – et sa fréquentation assidue des cafés genevois.

L’aura du Che Guevara

Un murmure plus insistant traverse l’assemblée, mi-enthousiaste, mi-ronchon. Un trentenaire s’élance à la tribune des orateurs. Sa renommée commence à poindre à Genève et bien au-delà: le sociologue Jean Ziegler, conseiller municipal du PS en Ville de Genève.

Quel orateur! Par son talent, il parvient à faire oublier son accent bernois, rare exploit dans une Genève prompte à railler les moindres intonations alémaniques.

Ce qui remplit d’admiration les jeunes regards qui dardent sur lui, c’est l’aura du Che Guevara qui le nimbe. Il y a quelques mois, le camarade Ziegler a servi de chauffeur à l’alors ministre de l’économie du gouvernement cubain qui venait à Genève pour représenter son pays aux Nations-Unies.

C’est sur la terrasse de l’Hôtel Intercontinental que, désignant d’un geste large la ville de Genève, Che Guevara a dit à Jean qui voulait s’engager à ses côtés: « Ici, tu es dans le cerveau du monstre. Restes-y pour combattre ». Ziegler a narré cet épisode dans l’un de ses ouvrages.

Soixante ans plus tard, ce dont je me rappelle, c’est l’abord simple, direct, amical de celui qui est toujours resté, jusqu’au bout de sa vie, un militant. Par la suite, j’ai pu mesurer la fidélité de son soutien dans des moments escarpés.

Il n’a pas manqué d’ennemis

Jean Ziegler n’a jamais manqué d’adversaires et même d’ennemis qui l’ont accablé d’injures et de calomnies.

Mais elles glissaient sur lui comme l’eau de la Rade de Genève sur le plumage immaculé de ses cygnes. Il ne montrait aucun ressentiment vis-à-vis de ces attaques qui, apparemment, n’entamaient ni son sourire ni son humeur heureuse. Ziegler semblait fait pour le bonheur partagé.

Pourtant que n’a-t-on pas dit, écrit, pétitionné contre lui lorsque, le premier, il a mis la Suisse face à ses prédations financières, elle qui reprenait d’une main ce que sa Croix-Rouge donnait à la misère du monde! C’était Une Suisse au-dessus de tout soupçon, titre de son livre qui a connu un succès mondial.

Qui aime bien châtie bien

Mais ce tollé devait être surpassé peu après lorsque Jean Ziegler a dénoncé le rôle des banques suisses lors de la Seconde Guerre mondiale, notamment à l’occasion de la publication d’un autre de ses ouvrages « grands-vendeurs », La Suisse, l’or et les morts. « Traître à la patrie! » clamait alors une droite remontée telle une souris mécanique. Comme si ce n’était pas ces banquiers qui avaient trahi le pays! Une Suisse, à laquelle Jean Ziegler n’a jamais cessé de porter affection. Mais qui aime bien, châtie bien, dit-on.

En tout cas, il a changé la vision que nous autres Suisses nous nous formions de notre patrie. Une vision désencombrée des mensonges qui la fardaient sans que cela n’entamât notre respect devant cette démocratie qui demeure exemplaire.

En gros, il a eu raison!

Les médias, pas toujours situés à droite, n’ont pas manqué de souligner ses erreurs, ici ou là. Toutefois force est de le reconnaître: en gros, Ziegler a le plus souvent eu raison. Des erreurs, il y en a eu certes mais elles n’étaient pas de nature à porter ombrage au coeur de ses démonstrations.

Epoux de l’historienne d’art Erica Deubler et père du dramaturge Dominique Ziegler, le sociologue et politique aura eu vie riche et foisonnante: député socialiste au Conseil national suisse pendant 28 ans (en deux mandats: 1967-1983 et 1987-1999); professeur de sociologie aux Universités de Genève, Grenoble et Paris 1; auteur à succès de trente-et-un ouvrage; vice-président du Comité consultatif du Conseil des Droits de l’Homme des Nations-Unies. Sans oublier son dernier grand combat contre les famines en tant que Rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation des Nations-Unies.

Quels que soient les reproches, infondés ou pas, qui lui furent opposés, Jean Ziegler restera l’homme fidèle à ses rêves fraternels.

Jean-Noël Cuénod

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