La Suisse a rejeté hier par 54,8% des voix l’initiative intitulée Pas de Suisse à 10 millions d’habitants. Elle était lancée par l’UDC(1) qui incarne en Suisse l’extrême-droite. Succès net de la gauche et des partis du centre-droit, sans se révéler écrasant. L’UDC peut se vanter d’avoir engrangé 15% de plus que son pourcentage habituel lors des élections. Quelles leçons à tirer de cette votation?
L’UDC améliore ses techniques d’emballage pour présenter ses initiatives populaires sous des aspects plus séduisants. En mars dernier, elle avait surfé sur les portemonnaies pour tenter de vider de ses ressources financières l’audiovisuel public jugé par elle trop à gauche (lire le blogue du 12 mars: Une leçon au pays des Helvètes).
Ces dernières semaines, son offensive visait une fois de plus les immigrés mais de façon plus feutrée, en pointant son viseur sur un aspect largement ressenti en Suisse, la hausse spectaculaire de la population, d’où les augmentations fréquentes des loyers – la Suisse n’est pas un pays de propriétaires comme la France – et les encombrements provoqués par un trafic routier démentiel, du moins à Genève et dans les autres grandes villes.
Population dense coincée entre les montagnes!
A noter, la forte densité de la population: près de 215 habitants par kilomètre carré. Les 9,2 millions d’habitants du pays – dont 27% d’origine étrangère –doivent se coincer entre les montagnes et les lacs qui recouvrent à eux deux 74% du territoire.
L’accroissement de la population en Suisse est constant et, ce dans tous les cantons. Fin 2024, la population résidante permanente de la Suisse comptaient 9 051 000 personnes, soit une hausse de 88 800 habitants (+1,0 %) par rapport à fin 2023, l’équivalent chaque année de la population de Poitiers, pour utiliser un ordre de grandeur français. Avant 2050, la Suisse pourrait atteindre le chiffre emblématique de 10 millions d’habitants, expliquant ainsi le titre de l’initiative populaire.
L’apport essentiel de l’immigration
D’où viennent-ils ces nouveaux habitants? A 93% de l’immigration et non des naissances, compte tenu du taux de fécondité de 1,44 enfants par mère.
Dans un pays disposant d’un espace aussi restreint, cette statistique ne manque pas de causer inquiétudes et interrogations. L’UDC a donc joué sur du velours en privilégiant l’aspect surpopulation et en baissant un peu le ton de sa xénophobie endémique.
Toutefois, malgré son habileté à l’emballage, l’extrême-droite n’a pas réussi à convaincre les électeurs; ni en mars, d’assécher les finances de l’audiovisuel public ni trois mois plus tard, de bloquer le compteur à 10 millions d’habitants.
On s’émeut et puis on réfléchit
Le fait d’agiter les préoccupations du jour ne suffit pas pour emporter la conviction d’un peuple habitué à voter à peu près tous les trois mois, sur les sujets les plus divers depuis des décennies. Il lui faut plus d’arguments que d’émotion.
Certes, l’émotion domine lors du lancement d’une initiative populaire. Mais au fil de la campagne et au gré des débats, elle s’émousse à mesure que la raison progresse. Ce fut le cas pour la redevance de l’audiovisuel public et maintenant, pour le blocage à 10 millions d’habitants.
Concernant cette dernière initiative, pourquoi ce nouvel échec de l’UDC? On peut reprocher beaucoup de choses aux Suisses mais ils savent compter!
Ils deviennent de plus en plus vieux; leur espérance de vie est de 85,9 ans pour les femmes et de 82,4 ans pour les hommes. De tous les pays du monde, seul le Japon fait mieux.
Faire tourner l’économie
Or, l’économie de la Confédération tourne à plein régime – avec un faible taux de chômage de 2,8 % –d’autant plus que ses grands voisins, surtout la France, ont laissé tomber leur industrie nationale, ce que la Suisse s’est bien gardée de faire.
Il faut donc trouver ailleurs de la main-d’œuvrer pour faire fonctionner les machines. Une main d’oeuvre généralement bien payée qui, à son tour, consomme et paie des impôts.
Est-il besoin d’ajouter que les Etablissements médico-sociaux (EMS appelé EHPAD en France) qui accueillent et soignent les personnes âgées, ne pourraient pas ouvrir leurs portes en l’absence de personnels étrangers?
Comme un besoin d’Europe
Autre aspect qui a pesé dans le refus à l’initiative « 10 millions »: les relations avec les pays européens qu’un vote positif aurait gravement altérées.
Si elle ne fait pas partie de l’UE, la Confédération est liée à elle par de nombreux accords. Or, la Suisse a plus que jamais besoin de commercer avec l’Europe depuis que Trump abreuve de taxes l’industrie suisse, « coupable » à ses yeux de vendre trop aux Etats-Unis.
Pour la France et pour d’autres voisins européens, quelle serait la principale leçon à tirer de la votation de dimanche? Elle démontre, entre autres, que l’actuelle hégémonie idéologique de l’extrême-droite n’est pas une fatalité. Il est possible de la combattre mais par un surcroît de démocratie et non par son affaiblissement.
La France et d’autres Etats risquent de payer fort cher leur crainte des consultations populaires.
Jean-Noël Cuénod
1 Le sigle UDC est trompeur. L’Union démocratique du Centre – formée à l’origine de paysans et de petits-bourgeois des campagnes qui avaient quitté le Parti radical, jugé trop citadin – a glissé depuis les années 1980 sous l’impulsion de Christoph Blocher vers l’extrême-droite en diffusant les thématiques racistes, xénophobes et nationalistes. Cela n’en fait pas pour autant une formation néofasciste ou fascistoïde car elle défend et utilise le système démocratique, ne cherche pas à détruire l’appareil judiciaire et ne dispose pas de milices armées à sa main contrairement à Trump, créateur de sa police ICE qui a carte blanche pour faire violence aux immigrés ou même aux étrangers trop bronzés à son goût.
