Elysée 2022- Qui sont les six nains de la campagne?

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René Dumont, le premier candidat écologiste en 1974. Un visionnaire dans le désert électoral.

Il n’est pas d’élection présidentielle française sans ces Petits Poucets qui donnent parfois une pincée de sel à une campagne trop fade. Nains en matière de sondages, ces candidats battus d’avance revendiquent leur droit au projecteur. De Gaulle avait tout fait pour les éviter. Mais les plus tenaces passent quand même entre les mailles du filet. Attention: Petit Poucet peut devenir grand!

Créateur de l’élection du président de la République au suffrage universel direct en 1962 (première compétition sous ce régime en 1965), Charles de Gaulle avait utilisé un filtre pour empêcher ce qu’il nommait « les hurluberlus » de se mêler aux candidats dits « sérieux ». Filtre qui, d’ailleurs, était déjà en vigueur lorsque le président était élu au suffrage indirect.
Ce filtre porte un nom officiel « présentation des candidats à l’élection présidentielle » et une dénomination officieuse largement utilisée, « le parrainage ». Chaque candidat à la magistrature doit être présenté par 500 élus (députés, sénateurs, maires, conseillers départementaux et régionaux).
Même si des têtes politiques y sont restées coincées – Jean-Marie Le Pen en 1981, Charles Pasqua en 2002 –, ce filtre n’a pas empêché nombre d’outsiders de se qualifier pour le sprint du premier tour.
Comment séparer les « petits » des « gros » ? La tâche se révèle malaisée. Nous nous sommes basés sur un seul critère contestable mais qui a l’avantage de la clarté : les scores obtenus dans le « compilateur » des sondages du site HuffingtonPost à la date du 26 mars (cliquez ici).
Nous avons fixé la limite des « petits » candidats à 5% au maximum des intentions de vote. Les candidats qui n’atteignent pas ce pourcentage des suffrages exprimés voient leurs frais de campagne n’être que très partiellement remboursés. C’est dire si les soutiers de la campagne doivent travailler d’arrache-suffrage pour parvenir à franchir cette barre des 5%. Les candidats se situant au-dessous seront donc élus « nains de la campagne 2022. « And the losers are… »
1. Fabien Roussel (Parti communiste français) : 3,5% des intentions de vote
2. Jean Lassalle (Résistons !) : 2,5%
3. Anne Hidalgo (Parti socialiste) : 2,1%
4. Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France !) :1,9%
5. Philippe Poutou (Nouveau Parti Anticapitaliste), 1,1%
6. Nathalie Artaud (Lutte Ouvrière) : 0,15%

Anne Hidalgo en géante nanifiée

La présence de la candidate du Parti socialiste (62 ans) dans cette liste lilliputienne en dit long sur le naufrage de cette formation – qui a occupé l’Elysée pendant près de vingt ans durant la Ve République – après l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Cette année-là, son candidat Benoît Hamon n’avait récolté que 6,4% des voix. Cinq ans plus tard, Anne Hidalgo est bien partie pour faire encore pire et rater le remboursement de la campagne ce qui n’est jamais arrivé à un candidat socialiste, même durant la calamiteuse campagne de 1969 où Gaston Deferre n’avait récolté que 5,01% des voix (président élu : Georges Pompidou).
Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène du géant nanifié, dont l’effondrement du PS en France sur le plan national.
En revanche, les élus socialistes des « territoires » (on ne dit plus « province » ça fait trop plouc !) résistent plutôt bien puisqu’ils dirigent cinq régions sur treize en métropole après les élections régionales de l’an passé, sans compter un grand nombre de mairies de toutes tailles et de départements. Le « socialisme municipal » vit encore. Anne Hidalgo aurait pu s’appuyer sur cette seule force qui reste au PS pour faire rebondir sa campagne.
Or, rien de tel ne s’est produit. La candidate officielle du Parti socialiste n’a sans doute ni le talent ni le charisme nécessaires pour mobiliser le « socialisme municipal ». Le fait qu’elle soit maire de Paris constitue, dans ce contexte, un lourd handicap. Le fossé entre « les territoires » et la capitale ne cesse de se creuser comme l’a montré la longue crise des « Gilets Jaunes », phénomène essentiellement provincial et anti-parisien.

Fabien Roussel, le communisme de l’entrecôte

Autre ancien géant nanifié, le Parti communiste français – qui insiste bien sur cette dernière épithète. Son déclin remonte aux années 1980 lorsque le président Mitterrand l’a roulé dans la farine du Programme Commun, puis à l’effondrement de l’empire soviétique. En 2007, l’ancienne ministre des Sports Marie-Georges Buffet avait décroché le plus mauvais score jamais obtenu par un candidat communiste à la présidentielle : 1,93%.
Echaudé par cette défaite et ses conséquences financières (remboursement très chiche des frais de campagne), le PCF n’a pas présenté de candidat en 2012 et 2017, se contentant de faire campagne pour Jean-Luc Mélenchon.
Malheureusement, l’éruptif « Méluche » n’est pas le plus commode des alliés ; il a cette fâcheuse habitude de prendre toute la lumière en diffusant son image tous azimuts, y compris par hologrammes, quitte à laisser ses camarades dans l’ombre.
Dès lors, le Parti communiste français a décidé de redescendre dans l’arène élyséenne cette année. C’est un ancien journaliste reporter d’image et secrétaire national du Parti qui s’y colle : Fabien Roussel (53 ans). Il mène actuellement l’une des meilleures campagnes de ce cru 2022. Contrairement à Anne Hidalgo, il a su imprimer une image particulière et un récit original dans le public.
Habilement, il mélange les thèmes sociaux classiques pour le PCF (semaine de 32 heures, retraite à 60 ans taux plein, salaire mensuel minimum à 1500€) et les professions de foi républicaines (défense de la laïcité) avec le savoir-vivre à la Française en prônant « la bonne viande, le bon fromage, le bon vin », tiercé gagnant auprès de la plupart des électeurs. Le véganisme et l’austérité dans les assiettes, en vogue chez les écolos, ce n’est pas le verre de beaujolais du citoyen lambda.
Si Fabien Roussel reste le candidat idéal pour animer un barbecue, son excellente campagne est plombée par le nom même de son Parti (ne pas oublier la majuscule). Le mot « communisme », même en France, n’est plus auréolé par la Résistance depuis longtemps ; il est devenu repoussoir. Et la guerre actuelle en rajoute encore dans l’opprobre avec le rappel fréquent de l’Holodomor, cette gigantesque famine organisée par Staline en Ukraine.

Jean Lassalle, la gueule de l’emploi

Ce député du Béarn (67 ans) est celui qui se rapproche le plus de l’outsider de jadis : original, grande gueule avec un brin de folie qui le rend sympathique. Centriste penchant plutôt à droite, il a fait partie pendant longtemps des proches de François Bayrou au sein du MoDem, mouvement qu’il a quitté en 2016. Désormais, il tient sa propre boutique : « Résistons ! » et a rejoint à l’Assemblée nationale le groupe Libertés & Territoires qui rassemble radicaux de gauches, nationalistes corses et anciens macroniens.
Chaleureux, la poignée de main amicale, Jean Lassalle aime discuter avec les journalistes en surjouant de son accent béarnais (il faudrait presque un sous-titrage pour certaines de ses interventions télévisées). Dans la rocaille de ses propos dits d’une tonitruante voix de basse, il ne manque jamais de rappeler son métier de berger de brebis « jusqu’à 22 ans » avant de devenir ingénieur-conseil et maire de son village Lourdios-Ichère (Pyrénées-Atlantiques) pendant 40 ans.
A l’Assemblée nationale, Jean Lassalle fait souvent rire ses collègues et le récit de son premier enterrement en tant que maire est devenu un classique de YouTube. En juin 2003, il a secoué l’Hémicycle et ses vitres en lançant le chant traditionnel béarnais Aqueros Mountagnos pour interrompre Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, qui menaçait de fermer le poste de gendarmerie situé près du tunnel du Somport. Fureur et tremblement. Il n’empêche que la gendarmerie a été maintenue.
L’ancien berger a acquis la célébrité en 2006 lorsqu’il s’est lancé dans une grève de la faim pendant 39 jours où il a bien failli y laisser sa vie. Grâce à cette action largement relayée par les médias au-delà même des frontières françaises, il a pu sauver une entreprise de sa région menacée de fermeture.
Lasalle avait aussi amassé un appréciable capital de sympathies en 2013 lorsque, portant cravate et béret béarnais, il parcourut à pieds 5000 kilomètres à travers la France pour rencontrer les citoyens « de base ».
Le député est réputé très tactile dans ses rapports humains. Trop selon d’anciennes députées, attachées parlementaires et journaliste qui lui ont reproché vertement d’avoir la drague très lourdingue et la main baladeuse. Certaines l’accusent même d’agressions sexuelles, ce qu’il nie avec véhémence. A notre connaissance, la justice n’a pas été saisie. Il faut dire qu’à une certaine époque, la main baladeuse était, disons, chose courante dans les couloirs du parlement, avant que les mouvements de type « MeToo » n’y mettent bon ordre.
Candidat d’une ruralité désormais courtisée par le monde politique, Jean Lassalle n’en restera pas moins un « Petit Poucet » malgré sa haute taille.

Nicolas Dupont-Aignan, l’ancien « premier ministre » fantôme de Marine Le Pen

Avec son air de garçonnet bougon, Nicolas Dupont-Aignan (61 ans) occupe un créneau très encombré, l’extrême-droite. Face à Marine Le Pen et à Eric Zemmour, le chef de Debout la France n’a pas une position bien assise.
Député de l’Essonne sans discontinuer depuis un quart de siècle, maire de la ville d’Yerres – qui abrite la superbe propriété du peintre Caillebotte — pendant 22 ans, Dupont-Aignan a navigué tout d’abord sur l’aile droite du RPR, puis de l’UMP, rejetons successifs en ligne plus ou moins directe du gaullisme.
De plus en plus isolé au sein de la grande formation gouvernementale, il s’est opposé au président d’alors, Nicolas Sarkozy, notamment sur sa politique étrangère qu’il jugeait trop inféodée à Washington. Dupont-Aignan a fondé son propre parti Debout la République qui deviendra Debout la France. Il tentait alors de créer une droite souverainiste qui reprendrait une grande partie des idées du Front National mais sans les outrances antisémites de Jean-Marie Le Pen.
Cependant, face à un rhétoricien de la force de Le Pen, le député-maire d’Yerres n’a pas fait le poids. D’ailleurs, c’est son problème de fond ; où qu’il soit, Nicolas Dupont-Aignan ne fait jamais le poids. Sauf à Yerres.
Il a pourtant approché un tantinet du vedettariat politique lorsque Marine Le Pen et son Front National ont conclu avec Debout La France un accord électoral à la veille du second tour de la présidentielle de 2017.
Marine Le Pen ayant réussi son entreprise de « dédiabolisation », la nouvelle dirigeante du Front National (aujourd’hui Rassemblement National) avait désigné Nicolas Dupont-Aignan comme son premier ministre en cas de victoire contre Emmanuel Macron. Après la défaite cuisante de la candidate de l’extrême-droite, les relations entre les deux alliés se sont détériorées. Et Debout la France est redevenu un électron libre.
Dupont-Aignan a essayé de se refaire une santé en surfant sur la pandémie. Avec un ancien proche de Marine Le Pen, Florian Philippot, il a mené une virulente campagne contre le passe-sanitaire, hurlant à la « dictature » et diffusant de fausses informations sur le vaccin anti-Covid.
En décembre dernier, le Covid l’a rattrapé. Cas-contact par sa femme avant de tomber lui-même malade par la suite, il n’a pas rapidement alerté les membres de son équipe de campagne. D’aucuns l’ont fort mal pris et claqué la porte de Debout la France. C’est dire si cette année, Nicolas Dupont-Aignan fait pâle figure.

Les Dupont-Dupond du trotskisme

C’est presque devenu une tradition. Les frères ennemis du trotskisme figurent régulièrement dans le paysage de la campagne présidentielle, à savoir Lutte Ouvrière (Nathalie Arthaud, 52 ans) et le Nouveau Parti Anticapitaliste (Philippe Poutou, 55 ans). En matière de trotskisme, LO défend une ligne idéologique nettement plus orthodoxe que celle du NPA qui fait montre d’un esprit libertaire et très « Mai-68 ». Il faut dire que partout se vérifie cette formule : 1 trotskiste = 2 tendances. Il y a dans cette mouvance des filiations et des héritages bien établis que l’on ne saurait trahir. Et puis, en ayant deux candidats, la cause révolutionnaire sera doublement servie sur le plan médiatique.
La championne des candidatures est sans conteste Arlette Laguiller qui a représenté à six reprises Lutte Ouvrière entre 1974 et 2007. Son « travailleuses, travailleurs » au début de ses discours s’est mué en véritable « gimmick » qui a tenu un rôle important dans sa popularité médiatique. Elle a même dépassé les 5% à deux reprises en 1995 (5,30%) et 2002 (5,72%).
Côté NPA, c’est le populaire Olivier Besancenot qui a marqué les médias avec des scores honorables de plus de 4% aux présidentielles de 2002 et 2007. Mais il a cédé son poste de porte-parole à Philippe Poutou afin d’arrêter la spirale qui était en train de l’emmener vers une position de vedette de plateau télé et d’amuseur de la bourgeoisie.
Le but de LO et du NPA n’est pas d’obtenir un bon score à la présidentielle. Pour les deux partis, seule la révolution pourra renverser le capitalisme. Et elle ne se fera pas dans les urnes. Il s’agit donc de « préparer le terrain », de semer à la volée dans les médias des graines révolutionnaires. A cet égard, la campagne présidentielle « à la Française » – qui focalise l’attention médiatique sur une seule élection vraiment majeure – offre une caisse de résonnance insurpassable.

Les indispensables empêcheurs de voter en rond

Le prototype du candidat modeste (et qui a de bonnes raisons de l’être pour paraphraser Churchill) est feu Marcel Barbu, arrivé dernier à la première élection présidentielle au suffrage universel direct en 1965. Il se voulait « candidat des chiens battus » et ressemblait d’ailleurs à Droopy. Devant les caméras, Barbu (imberbe néanmoins) fut secoué par des sanglots, ce qui avait provoqué les larmes – mais de rire – des téléspectateurs. « Un hurluberlu », « un brave couillon » disait de lui Charles de Gaulle, selon Alain Peyrefitte.

Pourtant, ce sans-grade un peu méprisé s’était montré visionnaire en incluant dans son programme le référendum d’initiative « à la Suisse ». Revendication reprise en France un demi-siècle plus tard par les Gilets Jaune et… de nombreux candidats en 2022!
Autre « petit » candidat aux grandes idées, René Dumont. Professeur universitaire et ingénieur agronome, il a été le premier à se présenter sous l’étiquette « écologiste » en 1974. Arborant un pullover rouge – destiné aux téléviseurs couleurs qui commençaient à s’imposer –, croquant une pomme et buvant un verre d’eau, René Dumont expliquait aux téléspectateurs les dangers des pesticides ainsi que la raréfaction de l’eau et de toutes les ressources naturelles. Il prédisait aussi l’envolée du prix des carburants et le recours à une économie raisonnable. Bref, tout ce que disent la plupart des candidats d’aujourd’hui.

En 1974, l’écologiste avant l’heure n’a recueilli que 1,3% au premier tour de la présidentielle finalement remportée par Valéry Giscard d’Estaing. Il n’empêche, le mouvement écologiste était ainsi amorcé.
Dans une compétition présidentielle vouée au tout-à-l’égo, la voix des nains sondagiers peut porter loin.
Jean-Noël Cuénod
Le clip vidéo de René Dumont lors de la campagne présidentielle de 1974. Un demi-siècle d’avance sur les candidats dits « sérieux ».

3 réflexions sur « Elysée 2022- Qui sont les six nains de la campagne? »

  1. Quel beau tableau que celui de ces nains de campagne dans le jardin électoral français où chacun creuse son sillon avec plus ou moins d’espoir d’être sinon suivi du moins entendu…

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