La démocratie ne triomphera pas toujours

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«Je suis candidat tout en ne l’étant pas mais en l’étant quand même mais, chut, faut pas le dire». François Hollande s’est adonné, jeudi, à ce petit jeu qui ne trompe personne mais qui énerve tout le monde. Nicolas Sarkozy s’y était livré avant de se déclarer officiellement le 22 août dernier. L’actuel président et bientôt prétendant à sa succession a choisi la démocratie et le terrorisme pour thème principal de son allocution de pré-campagne.Les commentateurs ont glosé sur les attaques de Hollande contre la droite et contre ses concurrents à gauche, sur l’inébranlable confiance en son destin qui le caractérise, bien que 88% des sondés n’en veulent – et n’en peuvent – plus (sondage Elabe pour BFMTV publié mercredi 7 septembre). Nous laisserons ces considérations politiciennes pour nous intéresser à ce qui a formé le cœur du discours présidentiel, bien illustré par cet extrait:

«Au terme de la lutte contre le terrorisme, la démocratie triomphera. […] La démocratie sera toujours plus forte que la barbarie qui lui a déclaré la guerre».

Illusion. Dangereuse illusion. Non, Monsieur Hollande, la démocratie ne sera pas «toujours plus forte que la barbarie», comme si la démocratie était inscrite dans l’ADN de l’humanité, comme si elle relevait d’un destin que rien ne viendrait contredire. Nul besoin de s’échiner à la défendre, la démocratie triomphera toujours, quoique l’on fasse. Reposons-nous sur nos lauriers républicains.

Cet état d’esprit montre à tel point le président français est encore aveuglé par l’image linéaire du progrès, en cours au XIXe siècle : au fur et à mesure qu’elle avance, l’humanité se libère de ses chaînes et marche d’un pas assuré vers son bonheur démocratique. Pas d’éternel retour, que de l’éternelle avancée.

Le XXe siècle, pourtant, est passé par là pour ruiner cette belle construction hugolienne avec ses chars d’assaut, ses bombes diverses et variées. Mais rien n’y fait. Comme le Ravi de la Crèche, François Hollande sourit d’un air béat à l’inaccessible étoile.

En fait, rien n’est stable dans ce monde en mouvance, ni la dictature ni la démocratie. Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix, écrivait Aragon.

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Certes, la démocratie a finalement triomphé de la dictature nazie et fasciste en 1945. Il n’empêche que le totalitarisme a régné pendant 21 ans en Italie, 12 ans en Allemagne, 36 ans en Espagne, 41 ans au Portugal. Et encore, pour battre l’Allemagne d’Hitler, les Etats démocratiques ont-ils dû compter sur l’appui décisif d’une autre dictature, de nature différente, celle de Staline. Il existe de multiples exemples de démocraties qui ont sombré, au moins pendant plusieurs années, dans la dictature. L’Allemagne de Weimar disposait d’institutions exemplaires sur le plan juridique. Elle a été réduite en cendre en une nuit dans le Reichstag en feu. La France de 1940 était un modèle de démocratie parlementaire. Après l’effondrement de son armée, elle s’est réfugiée dans les bras d’un vieux tyran, Pétain. Même aux Etats-Unis, la démocratie a connu de singulières éclipses, notamment durant la ségrégation contre les Noirs, à l’époque du maccarthysme, puis au moment du Patriot Act. Et l’on pourrait multiplier les exemples.

Nous sommes victimes d’une déformation optique. Parce que les plus chanceux des Humains n’ont pas connu d’autres systèmes que celui de la démocratie, ils croient que cet état est immuable. Or, elle ne va pas de soi, la démocratie. La dictature, c’est la loi du plus mafieux : celui qui cogne le plus fort a raison. C’est simple, c’est net. La démocratie, c’est la loi de la majorité dans le respect de la minorité. C’est moins simple, c’est moins net. Cela demande des explications, du dialogue, de la négociation, des efforts. Il arrive que les peuples se fatiguent de ce qu’ils considèrent comme d’inutiles palabres ; ils sont alors prêts pour abdiquer des droits qui ne les séduisent plus et tomber dans les mains de leurs étrangleurs.

La dictature fascine les jeunes qui ont besoin d’être entouré de cadres précis – rien n’est plus angoissant que la liberté –, de jeter leurs énergies pour un idéal qui est d’autant plus enthousiasmant qu’il met en jeu leur vie. Les derniers défenseurs du führer n’étaient autres que des gamins fanatisés de la Hitlerjugend. Et aujourd’hui, des djihadistes adolescents se font exploser pour l’Etat islamique. Il ne faut jamais sous-estimer le puissant prestige de l’esthétique dictatoriale.

La démocratie, comme le progrès, n’a rien de linéaire. L’un comme l’autre avance d’un pas, recule de deux, avance à nouveau de trois, en fait un autre de côté. Si ligne il y a, elle est brisée.

Jean-Noël Cuénod

2 réflexions sur « La démocratie ne triomphera pas toujours »

  1. « Après l’effondrement de son armée (la France) s’est réfugiée dans les bras d’un vieux tyran », je pense qu’il y a là exagération. Que son gâtisme l’ait conduit, poussé par quelques voyous de son entourage politique auxquels il n’a pas su résister, à adopter une politique plus ou moins désastreuse, parfois malsaine, OK…. mais tyran non…Staline ou Hitler oui…. toute la France a été pétainiste un certain temps, nombre d’ Allemands n’ont jamais été nazis. Quant aux Russes paix à leur âme!

  2. Évidemment, comme souvent, parfaitement d’accord ! Qu’elle est bêtasse l’intelligence quand elle se croit maline ! « Elle s’en croit » comme disaient ma fille et ses copines quand elles étaient plus jeunes. Elle sent la croix, dirais-je, parodiant l’ami Aragon, quand l’intelligence ménage (et minore) les clous qui la sacrifieront sur les poteaux d’exécution…

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