Turquie : sale coup pour la laïcité

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«Laiklik», tel est le nom utilisé en Turquie pour qualifier la laïcité et qui figure encore à l’article 2 de la Constitution établie par Kemal Atatürk en 1924 et confirmée en 1982. Après la tentative de coup d’Etat, il est à redouter que le peu qui subsistait de laïcité dans ce pays soit vidé de sa substance.Au moment où ces lignes sont écrites, la partie de l’armée qui s’était soulevée paraît battue. Le président Recep Tayyip Erdogan (photo, brandissant le Coran) a triomphé d’autant plus que ses partisans sont descendus en masse dans les rues pour le soutenir. Les militaires, une fois de plus, ont une guerre de retard. Certes, l’armée turque a une certaine habitude des coups d’Etat : 1960, 1971 et 1980. Mais voilà, les temps ont changé.

La Turquie post-Guerre froide

Tout d’abord, les militaires turcs ne peuvent plus compter sur le soutien logistique des agences de renseignements américaines. D’ailleurs, le président Obama s’est empressé de soutenir Erdogan dans son bras-de-fer avec les insurgés en uniforme. Durant la Guerre froide, l’armée turque tenait un rôle capital au sein de l’OTAN, son pays gardant pour l’Occident la frontière avec l’URSS. Donc, pas question de laisser un tel pays batifoler dans l’errance politique. Les militaires turcs ayant des liens très étroits avec leurs confrères américains, ils pouvaient compter sur leur appui.

Or, si depuis l’effondrement de l’empire soviétique, la Turquie est restée un élément géostratégique important pour l’Occident, elle a perdu son caractère vital pour les intérêts américains. D’autant plus, que le président Erdogan a mis fin à sa complicité avec l’Etat Islamique et qu’il a normalisé ses relations avec Israël. Washington n’allait pas se mouiller dans une nouvelle aventure militaire, alors que son allié est en train de retrouver le droit chemin.

La castration politique de l’armée

Plus important encore : en s’appuyant habilement sur ses interminables négociations avec l’Union européenne, Erdogan a réussi à ôter à son armée sa légitimité de gardienne de la Constitution que lui avait conférée le fondateur de la Turquie moderne et «laiklik», Kemal Atatürk. Cette légitimité avait permis à l’armée turque de «vendre» à l’extérieur et à l’intérieur ses coups d’Etat de 1960-71-80. Mais depuis les réformes de juillet 2003, elle a perdu ce caractère politique. Erdogan et son parti islamiste AKP ont réussi à faire rentrer les militaires en caserne avec prière de ne plus en sortir, sinon sur ordre présidentiel.

Ce recentrage de l’armée sur ses tâches uniquement militaires a été intériorisé par une grande partie de ses officiers supérieurs, d’autant plus qu’Erdogan a pris soin de promouvoir ceux qui pouvaient servir sa politique. Dans ces conditions, l’échec de ce soulèvement des opposants militaires à Erdogan n’a rien d’étonnant.

«Sultanisation» de la Turquie 

Si ces insurgés ont voulu donner un coup d’arrêt à l’autoritarisme d’Erdogan et à sa politique islamiste contre la laïcité, alors ils ont vraiment raté leur coup dans les grandes largeurs. Leur autogoal risque plutôt de conforter le pouvoir personnel de ce président qui se rêve sultan. Il a démontré qu’une large partie du peuple n’hésite pas à descendre dans la rue pour le soutenir. L’image des manifestants bloquant les chars d’assaut, armés de leurs seuls bâtons, restera l’icône de la propagande des islamistes turcs (vidéo, ci-dessous).

Nanti de ce soutien apporté à la fois par les urnes et par la rue, Erdogan n’hésitera pas à donner un coup d’accélérateur la «sultanisation» de la Turquie  et à démanteler ce qui reste encore de laïcité dans les institutions. Le mot «laiklik» risque fort d’être effacé des dictionnaires turcs.

Néanmoins, tout espoir laïque n’est pas forcément perdu. La Turquie des villes comprend des classes moyennes qui restent attachées à la liberté de conscience. Même si les médias sont mis au pas par le pouvoir, les Turcs disposent des réseaux sociaux et de leurs liens avec l’étranger pour s’informer et échanger. La réaction d’une partie des militaires contre le régime de «démocrature» d’Erdogan démontre que l’opposition n’est pas morte. Même si elle sort très affaiblie par ce coup d’Etat manqué.

Jean-Noël Cuénod

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