Les veilleurs du Covid19-Certitude de l’incertitude

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Tableau d’Edward Hopper

Après l’hygiène civique – résistance aux infox, au prurit délateur et la fascination autoritaire –, passons à l’hygiène mentale pour circonvenir les effets de Covid19. Après avoir écouté les diverses et contradictoires annonces du président Macron, de ses ministres et même celles des scientifiques, il est vrai que le vertige peut s’emparer des têtes les plus solides.A la bourse des confiances, la parole politique sombrait dans les tréfonds vaseux bien avant que ne surgisse le coronavirus. Mais avec la contamination et le confinement qui l’a suivi, l’effondrement s’est révélé encore pire que celui des actions Boeing à Wall Street. Tout le monde a en mémoire la transformation du masque, de colifichet inutile qu’il était, en instrument décisif pour accompagner le déconfinement, entre autres exemples aussi navrants.

La dernière intervention télévisée d’Emmanuel Macron n’a sans doute pas contribué à redonner confiance. Son annonce de déconfiner les écoles en premier lieu a soulevé l’opposition de l’Ordre des Médecins : «Déconfiner le milieu scolaire reviendrait à remettre le virus en circulation»,  accuse le docteur Patrick Brouet, président de l’Ordre. Ce qui prouve qu’en matière de communication politique, le pire reste possible, voire probable.

A la décharge des politiciens, il faut dire que les scientifiques ont émis, eux aussi, des avis contradictoires. Au début de la contamination, mon médecin se faisait rassurant : « Ce n’est qu’une grippette, c’est tout ». On a vu la gueule de la grippette !

Les « sachants » ne sachant plus « sacher »…

Coronavirus a donc pris tout le monde de court. Les « sachants » ne sachant plus « sacher », n’en ont pas moins causé dans tous les azimuts. Certes, des scientifiques ont fait preuve d’humilité en avouant qu’au stade de leurs investigations, ils ne pouvaient émettre aucun avis fondé. Mais voilà, ce genre de discours n’intéresse pas les médias, surtout dans leur format « déformation continue ». La pondération est devenue obscénité.

Si cette frénésie à expliquer ce que l’on ne peut pas encore expliquer a pris une telle intensité, c’est qu’elle correspond à un besoin profond : se projeter.

Depuis la nuit des temps, en dessinant au fond de sa caverne le gibier qu’il allait chasser, l’humain se projette. C’est une façon d’être essentielle à la survie de l’espèce. Comment sortir de la maladie, si l’on ne se voit pas en train de recouvrer la santé ? Comment se sortir des pires tourments, si l’on n’imagine pas un « après » ? Comment supporter sa condition de prisonnier, si l’on ne caresse pas l’espoir de s’évader un jour ou l’autre ?

Toutefois, pour se projeter, il est indispensable de disposer de quelques certitudes, même vagues, quant à l’avenir. Or, Covid19 nous signale que la seule certitude réside dans l’incertitude.

Il n’y plus de plans et les comètes sont éteintes

Bien sûr, il est raisonnable de penser que l’industrie pharmaceutique qui turbine à plein régime trouvera un traitement et un vaccin pour terrasser ce coronavirus. Mais quand ? Dans trois mois ? Dans six mois ? Dans un an, voire plus ? Nous voilà replongés dans l’incertitude et rendus incapables de nous projeter. Nous restons coupés de cet élément essentiel de notre vie. L’humain est ainsi fait qu’il dresse ses plans sur toutes les comètes qui passent. Aujourd’hui, les comètes sont éteintes. Impossible de ne pas en ressentir l’angoisse.

Cette impossibilité de se projeter est accompagnée d’un trouble parallèle dans nos repères vitaux : le bouleversement du rapport espace-temps. En période normale, nous évoluons avec une relative harmonie entre l’espace et le temps ; nous intériorisons leur rapport au sein de notre quotidien, si bien que l’on n’y pense plus. En période covidienne, ce rapport qui faisait partie de notre intime vole en éclats. L’espace est réduit au lieu du confinement et le temps a complètement changé de rythmes.

Si l’on consulte les réactions de notre entourage et les divers échanges sur les rézosociaux, la plupart des confinés se plaignent qu’ils ont encore moins de temps qu’avant. La chose est évidente pour les parents qui doivent jongler entre télétravail et surveillance de la marmaille qui préfère la console de jeux à la table de multiplication.

Espace confiné, temps rétréci et l’ennui ennemi

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Tableau d’Edward Hopper

Cela dit, même celles et ceux qui vivent la retraite semblent ressentir ce rétrécissement du temps qui, logiquement, ne devrait pas suivre celui de l’espace, la journée étant composée de 24 heures, que l’on soit dans un studio ou un palais.  Ce sentiment de temps compressé est sans doute causé par la crainte de l’ennui qui incite à bourrer son agenda de cours de yoga, de Qi Qong sur Zoom, d’initiations à la permaculture sur les sites dédiés ou de palabres interminables sur Skype.

Crainte de l’ennui… Voilà le nœud du problème. L’impossibilité de se projeter et ce trouble dans le rapport intime de l’espace-temps nous fait vivre entre parenthèses, c’est-à-dire au présent. Qu’est-ce au juste que le présent ?, interrogeait le philosophe Henri Bergson dans son livre La Pensée et le Mouvant (PUF) pour mieux répondre : S’il s’agit de l’instant actuel, – je veux dire d’un instant mathématique qui serait au temps ce que le point mathématique est à la ligne, – il est clair qu’un pareil instant est une pure abstraction, une vue de l’esprit ; il ne saurait avoir d’existence réelle.

Nous voilà plongé dans la vacuité de ce présent-abstraction avec son inséparable compagnon, l’ennui… Plus rien à quoi se raccrocher… « La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres »[1]. Or, dans la société médiamercantile qui est encore la nôtre, l’ennui n’est pas seulement l’ennemi. Il représente son contre-modèle absolu. Il est associé à cette mort que cette société a pour obsession de nier.

Découvrir l’île de l’éternel présent

Tout nous conduit à ne pas faire apprentissage de l’ennui. Certes, les plus vieux se souviendront de ces dimanches de leur enfance que l’ennui rendait féconds en rêves et en songes. Mais depuis déjà quelques lurettes, nos petits sont privés de ce luxe. A 4 ans, ils disposent déjà d’un agenda de ministre. Chaque minute, chaque seconde doit trouver un emploi. Plus un seul interstice où la rêverie pourrait se glisser. Dès lors, le confinement actuel est douloureusement vécu comme une cure de sevrage aussi brutale que sévère.

Pour réapprendre l’ennui et retrouver ce présent qui était enfoui sous les objets du passé et les commandes de l’avenir, chacun doit trouver sa méthode. Elle commence par le courage de fermer ses écoutilles afin de voguer vers le silence. La tâche est rude, inconfortable. Mais elle contient sa récompense lorsque surgit une île dans l’océan de votre journée : celle de l’éternel présent dans sa pleine lumière.

Jean-Noël Cuénod

[1] Premier vers du poème de Mallarmé, Brise marine.

1 réflexion sur « Les veilleurs du Covid19-Certitude de l’incertitude »

  1. Mon cher Jean-Noël
    en écho à ton (comme toujours!) brillant et clairvoyant article, ci-après ce poème – un sonnet qui sonne sa propre fin – qui, écrit entre hier et aujourd’hui, lui aussi interroge l’étrange présent dans lequel les pouvoirs tentent de nous enfermer. Mon amitié

    *

    Le sonnet du présent rongé de l’intérieur

    Sous le calme des rues les clameurs étouffées.
    Sous les eaux silencieuses du port désert
    Les monstres marins des enfances désespèrent.
    Sous le poème l’incendie des os brisés.

    Tout est tranquille, il pleut de longs silences bleus
    Sur la croupe des quais, sur les cheveux des mâts.
    On avance à la godille, on tremble à chaque pas.
    Pitance abandonnée sur les étals des dieux.

    Que faire alors de tout ce temps, comment tenir ?
    Encagé dans les gestes contraints, le présent
    Avale le passé crache sur l’avenir.

    Quand les loups affamés dévorant l’univers
    Déserté, vomissent sur les agonisants,
    Que pèse le sonnet, que vaut le dernier vers ?

    Fécamp 18/19 avril 2020

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