Le secret et la transparence

En devenant Franc-Maçon, le récipiendaire fait serment de ne révéler à aucun profane ce qui a trait à l’Ordre. A chaque augmentation de salaire, cette obligation sera répétée et étendue aux FF.: qui n’ont pas encore atteint le grade en question. Le secret est donc l’un des premiers impératifs que vit le nouveau venu et qui le suivra au cours de sa carrière maçonnique. C’est dire l’importance qu’il revêt pour tous les FF.:

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Or, le développement actuel de la société tend à promouvoir la transparence à tous les niveaux et dans toutes les institutions. Le passage de l’ère de l’industrie à celle de la communication – où la richesse réside moins dans les biens que l’on produit que dans les informations de toutes natures que l’on transmet par des canaux de plus en plus rapides – place les Francs-Maçons en porte-à-faux entre les différentes composantes du secret maçonnique et cette volonté de transparence.

Ce débat n’est en fait que la forme actuelle de la contradiction ancienne et permanente entre ésotérisme et exotérisme.

Il convient tout d’abord de définir l’un après l’autre, chacun des termes en question. Commençons par le secret. Le remarquable «Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie» de Robert Ligou relève trois types de secret maçonnique que je me permets de décliner dans un autre ordre que celui observé par cet ouvrage;

 – le secret des Rites;

– le secret des délibérations

– le secret d’appartenance

Le secret des rites

Abordons le premier. Selon «Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française», le mot «secret» vient du substantif latin secretum qui signifie, tout d’abord «lieu écarté» mais qui est aussi associé aux «mystères du culte». Il décrit également les «pensées et les faits qui ne doivent pas être révélés». L’adjectif secretus veut dire, à la fois, «séparé», «à part». «isolé», «caché», «rare».

Introduit au XIIème siècle dans la langue française, le mot «secret» avait pour définition première, un ensemble de connaissances réservées à quelques-uns. Ces connaissances étaient consignées par un «secrétaire». En Franc-Maçonnerie, le secrétaire n’est donc pas seulement le minutier des Travaux en Loge. Son rôle est aussi, notamment, de symboliser la mémoire de la Loge et d’être le fidèle et hermétique gardien de ses secrets puisque la planche de nos Travaux ne doit être divulguée qu’aux SS.^.FF.^. de tel ou tel Atelier ou même – si l’on voulait appliquer strictement notre Tradition – qu’aux SS .^. et aux FF.^. qui ont effectivement participé à la Tenue.

On constate que l’origine même du mot « secret » est étroitement liée à la Franc-Maçonnerie. En effet, la Loge des Francs-Maçons opératifs se déroulait en un «lieu écarté» du chantier, sous forme, par exemple, de hutte formée de planches et de branchages. Et c’est toujours en un «lieu écarté», notre Temple, que nous travaillons à nos Tenues.

De même, le rituel d’ouverture insiste fortement sur la notion de séparation d’avec le monde profane. Nous devons vérifier que les travaux soient couverts et que tous les participants sont Maçons et reconnus comme tels. La longueur de ce rituel d’ouverture est d’ailleurs un signe de l’importance qu’il revêt. Le secret est donc consubstantiel à la Franc-Maçonnerie. Il en constitue une partie intégrante, vivante et irréductible.

Pendant la Tenue, nous nous séparons de l’espace profane pour vivre entre SS.: et  FF.: un temps différent. En effet, il est important de relever que nous ne sommes pas seulement séparés dans l’espace, puisque le temps de nos rituels, qui va symboliquement de midi à minuit, n’est pas celui qui marque les heures du monde extérieur.

Cette séparation est l’un des rares moments dans nos vies livrées au stress où le temps profane perd son caractère tyrannique. Elle permet de nous arracher à ces chaînes temporelles dont l’emblème est la montre. Une montre qui est d’ailleurs l’un des métaux dont nous devons nous défaire au début de notre initiation.

Le Franc-Maçon se voit ainsi libéré de la pesanteur des préoccupations quotidiennes. Son esprit peut alors aborder les questions fondamentales nées du mystère de la vie. En se séparant du bruit de la société, le silence fait naître en lui ce désir de se connaître dans son identité permanente et lui permet de vivre intensément le moment présent, sans souci du passé ni du futur. Le rituel d’ouverture et celui de fermeture marquent des parenthèses qui délimitent très clairement ce champ clos qui permet à l’esprit de chaque maçon de se ressourcer.

Imaginerait-on une Tenue comprenant des spectateurs profanes, même en nombre réduit, qui n’auraient pas été initiés? Comme ces personnes ne comprendraient rien de ce qu’ils croient voir, ce ne serait qu’éclats de rire, plus ou moins étouffés, pendant les épreuves. Les Tenues seraient transformées en pantalonnades. Elles n’auraient plus aucune portée, plus aucune valeur pour l’initié. Et l’on ne pourrait plus du tout parler d’initiation mais d’une sorte de spectacle plus ou moins grotesque. Il en irait de même si les Tenues étaient filmées.

Il existe d’ailleurs un film qui a été tourné à la demande du Grand Orient de France en 1968 et qui présente de nombreux extraits d’une initiation. Une partie de ce film a été diffusée il y a peu dans l’émission «Des racines et des Ailes» sur l’une des chaînes publiques d’outre-Jura. Le résultat est consternant. Assister à un rituel sans y participer équivaut à regarder un concert à la télévision en ayant coupé le son. On voit bien un homme s’agenouiller les yeux bandés, des colonnes, un compas, une équerre mais tous ces objets n’ont pas plus de signification que le raton laveur dans l’énumération de Prévert.

En montrant l’initiation, en fait on ne montre rien du tout. Ce qui fait son sel – à savoir le vécu intérieur ressentit par celui qui, justement, ne voit rien puisque ses yeux sont bandés – ne peut pas être capté par un regard extérieur – celui d’un profane ou d’une caméra.

On l’a dit et assez répété, le vrai secret maçonnique réside dans cette expérience, dans ce vécu et il est, de ce fait, totalement incommunicable et ne saurait donc être trahi.

En revanche, on travestit la Maçonnerie en filmant les rituels ou en les enregistrant par vidéo puisque l’image ne peut pas restituer ce qui est la substance de cet Ordre ésotérique. Lorsque seule la forme est décrite, sans la substance, le résultat est ipso facto caricatural.

On trahit aussi les futures SS .^. et  FF.^. en dévoilant les rites. Juste avant son initiation, le récipiendaire doit être, dans tous les sens du terme, «désorienté» afin qu’il retrouve son Orient à la fin des épreuves. On le prive de ses repères profanes, le récipiendaire devant être pleinement conscient qu’il est en train de vivre sa seconde naissance et qu’il est temps pour lui de se recentrer sur son être intérieur dont la voix ne perce qu’épisodiquement le brouhaha du quotidien.

Il est alors mûr pour subir ce choc initiatique qui est ressenti de manière différente d’une personne à l’autre mais qui, de toute façon, fera de cette cérémonie un moment marquant dans sa vie. C’est ce choc qui trace, en lui, une frontière entre «avant» et «après» ce jour d’initiation, qui le pousse à devenir un chercheur de Lumière, un quêteur de la Connaissance, un insatisfait des vérités servies toutes cuites et prêtes à l’emploi.

Et si le récipiendaire, par malheur, avait assisté à toute la Tenue en visionnant un film ou un enregistrement vidéo? Tout élément de surprise serait ainsi supprimé. Dans ces conditions, il y a fort à parier que le choc initiatique s’en verrait fortement amorti, voire aboli.

Que penser alors des livres qui décrivent dans tous leurs détails les rites maçonniques jusqu’aux grades les plus élevés? Ces ouvrages sont, en effet, largement diffusés et nous n’y pouvons rien. Certes, leur lecture par un futur récipiendaire peut avoir un effet néfaste sur son vécu initiatique.

Pourtant, le dommage me paraît moins important que dans le cas de figure précédent. L’image donne la dangereuse illusion de représenter la vérité objective. On peut la voir sans la décrypter, ce qui n’est pas possible avec un texte. L’écrit évoque mais ne montre pas. Il suscite un effet de distance que l’image tend à supprimer. Le dévoilement d’un rite par l’écrit ne donne au lecteur qu’une sorte de squelette. Or, du squelette à l’individu accompli, il y a une différence notable que chacun peut aisément mesurer. Le lecteur d’un rituel se trouve dans une position semblable à celle de l’acteur qui compulse le texte d’une pièce sans la vivre. C’est seulement lorsqu’il sera en scène que l’acteur éprouvera toutes les dimensions que recèle le texte.

En outre, si les secrets avaient été très rigoureusement tenus, la Franc-Maçonnerie se serait sans doute éteinte, faute de nouveaux venus! Il faut bien, en effet, que les profanes connaissent l’existence des Loges pour que certains d’entre eux frappent à la porte du Temple. Or, tous les futurs postulants n’ont pas forcément un Franc-Maçon dans leur entourage pour répondre à leurs questions. Les ouvrages maçonniques – si possible de bonne tenue! – peuvent donc servir de balises jusqu’aux Ateliers pour des Frères en devenir. D’ailleurs, la Franc-Maçonnerie n’hésite pas à faire connaître certains de ses travaux par le truchement des moyens de communication les plus modernes, tels que le ouèbe par exemple.

Bien entendu, il est hautement préférable que ces livres ou ces textes s’abstiennent de décrire les rites en long et en large et qu’ils axent leur rédaction, par exemple, sur la philosophie induite par la Franc-Maçonnerie, son organisation et ses principes généraux, son histoire ou la poésie qui émane de ses rituels. Mais il n’est pas toujours possible d’évoquer ces sujets sans aborder tel ou tel point de tel ou tel rite. Que l’auteur sache bien mesurer la portée de ses écrits. Pour ce faire, il n’y a pas de recettes miracles valables dans toutes les circonstances.

Le secret des rites se révèle déterminant sur un autre plan. Tout secret provoque un effet de «soudure» liant tous ceux qui se trouvent dans la confidence. En ce sens, le secret est fédérateur. Il rapproche les francs-maçons qui ont ce secret en partage, qui constitue, en quelque sorte, leur trésor commun.

Bien entendu – et comme dans toute entreprise humaine – ce caractère peut être dévoyé. Le secret légitime et respecté pour le bien de la communauté concernée risque alors de servir à des fins corruptrices, immorales, voire illégales. Il faut que l’on en soit conscient, car personne, ni aucun groupe, fut-il maçonnique, peut se prétendre à l’abri de ces déviations. La Loi du Silence maçonnique – destinée à protéger le mystère et donc la force d’évocation de l’initiation – n’est pas l’omertà. Il convient dès lors de chasser de nos rangs tous ceux qui se sont permis de faire la confusion.

Le secret des délibérations

Le deuxième secret observé en maçonnerie protège les délibérations en Loge. Il est à la liberté d’expression, ce que le levain est au pain. Sans lui, les discussions au sein des Ateliers auraient la platitude des crêpes. Et celle des langues de bois.

En effet, la S.^. ou le F.^. qui prend la parole en suspectant que ses propos seront diffusés hors nos murs, ne pourra s’empêcher de recourir à l’autocensure. Il n’osera peut-être pas énoncer ce qui pourrait être considéré comme une sottise ou une incongruité dans un contexte profane.

Il faut aussi se rappeler ce mécanisme propre au bavardage: toute parole rapportée par un tiers est déformée; de relais en relais, ce qui était à l’origine un ver de terre dans une salade devient un serpent minute dans un régime de banane. Je cite cet exemple à dessein, car cette rumeur encombre souvent les rédactions!

Le bouche-à-oreille déforme systématiquement le message initial. Le secret des délibérations a aussi pour but de désarmer les malentendus.

Celui qui prend la parole et sait que le secret des délibérations protège son droit à la parole peut alors sortir du rôle social qui est le sien dans le monde profane pour dire ce qu’il pense, sans maquillage. Il accomplira ainsi quelques pas de plus vers son Etre véritable, sans les masques qui troublent sa vision.

Dans ce cas précis, la transparence prend une tournure tyrannique: elle impose le conformisme des pensées. On pourrait objecter à cela qu’une S.^. ou un F.^. qui n’ose pas émettre publiquement une pensée fait montre de couardise ou de manque de confiance dans ses propos. Mais là n’est pas la question: l’Atelier est un laboratoire. Le mot même «atelier» renvoie à la notion de travail avec tout cela suppose d’essais manqués, de tentatives avortées avant de produire l’objet final. En Loge aussi, on essaie, on tente, on émet une idée, on se rend compte de son imperfection, on la modifie. Le secret des délibérations couvre aussi le droit de se contredire. Le Franc-Maçon qui s’exprime sait que ses FF.: ne le railleront pas et le blâmeront encore moins.

Le rituel et nos traditions imposent – j’allais dire sécrète – l’absolu respect de l’autre. Nous sommes hors du temps profane. Les combats quotidiens sont suspendus. La Loge est un des rares lieux où chaque homme sait que ce qu’il dit ne sera pas retourné contre lui mais pour lui.

Il en va autrement dans la vie profane où la parole attribuée à telle ou telle personne peut devenir une arme qui la vise.

La pensée est un peu semblable à l’embryon qui croît à l’intérieur de la future mère. Elle doit se développer à l’abri de la clarté. Et c’est lorsque le temps est venu qu’elle peut voir le jour.

Les discussions qui président à une décision de la Loge ou à une planche collective, doit être tenu dans l’ombre propice de la Fraternité. En revanche, le fruit de ces délibérations n’est pas soumis à l’obligation absolue du secret. Un Atelier ou une obédience peut fort bien – si cela est jugé utile par les SS.^. et les  FF.^. – rendre publics ses travaux ou ses décisions lorsqu’ils sont achevés.

La Franc-Maçonnerie doit donner au monde profane des signes de son existence afin de contribuer à la bonne marche de la société. Elle s’abrite des regards de cette dernière pour vivre pleinement et librement l’initiation mais elle n’en est pas isolée de façon permanente. En outre, la Franc-Maçonnerie doit également se faire connaître pour capter l’attention des profanes qui se sentent attirés par l’initiation.

Notre ordre est ésotérique par vocation. Mais il recèle aussi en lui une partie exotérique. Toute chose, tout être enferme en elle, en lui, son contraire. Des éléments féminins agissent dans l’homme et inversement. Il y a donc une dimension exotérique dans toute fraternité ésotérique. La Franc-Maçonnerie doit, dès lors, cultiver cette dimension, en ne la niant pas mais en la gardant à sa place afin qu’elle ne s’enfle pas, au risque de dénaturer l’Ordre.

La Loge est une peau qui recouvre les SS.^. et les FF.^. La peau protège les organes des agressions extérieures. Mais elle leur permet aussi de respirer.

 Le secret d’appartenance

Le troisième secret dit «objectif» qui est observé en Loge est relatif à l’appartenance à l’Ordre de tel ou tel F.: Sa raison d’être première, celle qui est le moins d’actualité dans un Etat comme le nôtre, tient à la sécurité. Il faut rappeler que dans les pays catholiques, les Francs-Maçons étaient, naguère encore, considérés comme des parias, passibles de l’excommunication. Jusqu’à la mort de Franco, l’Espagne fasciste a persécuté les FF.:, ce qui n’est pas si lointain que cela. Tous les dictateurs ont pourchassé ces Francs-Maçons dont la pensée libre demeure pour eux un adversaire redoutable: Hitler les a conduits dans les camps de la mort, Mussolini les a traqués, Pétain les a exclus de la vie civile, Staline leur a réservé ses goulags. Dans les tyrannies du Proche-Orient, l’Ordre est encore banni de nos jours. Et il ne ferait certainement pas bon porter un tablier maçonnique dans la Chine d’aujourd’hui, celle des sinistres lao-gaï.

En Suisse, il est évident qu’il en va différemment. Cela dit, avant la Deuxième Guerre mondiale, un groupuscule fasciste dirigé par le colonel Fonjallaz avait lancé une initiative populaire visant à interdire la Maçonnerie et toutes les sociétés dites «secrètes». Le peuple étant conscient que c’étaient ses libertés à lui que l’extrême droite cherchait à atteindre en visant la Franc-Maçonnerie, cette initiative fut balayée par le corps électoral. Cela dit, un canton catholique comme Fribourg avait tout de même recueilli une majorité de suffrages en faveur du texte de Fonjallaz. Et à Genève, elle fut rejetée, mais de justesse. C’est dire si la vie professionnelle et sociale des Francs-Maçons vivant à cette époque et dans ces régions au papisme exacerbé pouvait devenir inconfortable.

Actuellement, personne en Suisse et dans les autres pays du continent ne risque sa vie et sa liberté en se déclarant Franc-Maçon. Faut-il pour autant se dévoiler?

Dans son «Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie», le Frère Daniel Ligou répond résolument par la négative. Je vous cite un extrait de son article sur le secret d’appartenance.

(…) Si ce secret n’existe pas, on risque d’y voir entrer des profanes animés du seul désir de se prévaloir ensuite de cette qualité par simple vanité. Or, la Maçonnerie est le lieu privilégié de la remise en question non seulement de soi-même mais des valeurs régnant dans la Société. L’absence de secret risque d’en faire une sorte de Rotary auquel il est de bon ton d’appartenir, déviation dangereuse qui ne semble pas avoir épargné les Maçonneries des pays où l’on est volontiers connu comme Maçon. Une Maçonnerie qui se confondrait avec l’«Establishment» aurait perdu une bonne part de sa vertu initiatique.

L’argument du Frère Ligou touche juste: la Franc-Maçonnerie n’est pas une association parmi d’autres. Elle est un Ordre initiatique, dépositaire des plus anciennes traditions. Le secret d’appartenance – avec les deux autres secrets dits «objectifs» – est l’un des éléments parmi d’autres pour préserver le caractère singulier de notre confrérie.

Cela dit, la notion de secret recèle aussi des dangers que l’on ne saurait chasser d’un revers de main. Certains profanes peuvent s’introduire dans nos Temples et profiter de la discrétion qui doit être la nôtre pour mener dans l’ombre des activités illégales ou illégitimes qui n’ont rien de maçonniques.

Ces Frères de contrebande pervertissent alors notre secret maçonnique en omertà, la loi du silence qui protège les mafieux. Dans un passé récent, l’Ordre maçonnique a souffert de ces déviations.

On ne devrait pas avoir à le dire, mais le silence maçonnique n’a pas à être assimilé, en quoi que ce soit, à l’omertà. Et c’est avec répulsion que la Franc-Maçonnerie doit rejeter ces pratiques avec les hommes qui les utilisent.

Malheureusement dans l’esprit du public, la confusion bien souvent s’instaure entre ces deux silences de nature pourtant fondamentalement différente.

Certes, la Franc-Maçonnerie qui vient de temps immémoriaux – comme le proclame la célèbre maxime – est au dessus de tout cela, répliquera-t-on. Le Franc-Maçon n’a pas à plaire ou à déplaire au monde profane et doit poursuivre son chemin après avoir secoué la poussière de ses souliers sur les médisances.

Mais cette attitude, fort respectable et conforme au caractère ésotérique de notre confrérie, n’est pas toujours adaptée à la situation et on ne saurait la prendre pour panacée. En effet, la confusion entre secret maçonnique et secret illégitime qui est parfois entretenue sur la base de l’apparence de la réalité – on l’a vu dans l’affaire de la P2 en Italie et les actuels dossiers politico-financiers français où plusieurs Francs-Maçons sont en cause – est de nature à faire fuir les profanes honnêtes qui auraient pu devenir d’excellents Frères ou alors, au contraire, à attirer de douteux personnages.

Dans cette atmosphère d’amalgame et de confusion, il est parfois bon de rompre – pour soi-même, bien entendu – le secret d’appartenance. Personnellement, c’est la tactique que j’ai choisie. Au sein de ma rédaction et parmi mes confrères journalistes, je n’ai jamais caché mon appartenance à la Franc-Maçonnerie, ne serait-ce que pour dissiper les fumées des faux mystères.

A ce titre, je citerai un exemple. Un politicien s’est un jour approché d’un groupe de journalistes avec des mines de conspirateur pour leur susurrer dans le creux de l’oreille que «Cuénod était Franc-Maçon». «Et ça explique bien des choses», ajoutait-il d’un air entendu. Mes confrères sont partis d’un grand éclat de rire et ont répondu à leur interlocuteur que son tuyau était tout sauf un scoop et que ce secret-là était vraiment de Polichinelle! Le politicien en fut quitte pour le ridicule et l’on passa à autre chose

Que se serait-il produit si je n’avais pas dévoilé mon appartenance? Alertés, mes confrères auraient peut-être fait leur enquête. Leurs recherches auraient sans doute été récompensées par la découverte de la vérité. Ces efforts pour briser ce secret, pourtant bien modeste, aurait nimbé mon appartenance d’une aura sulfureuse. Et mes chers confrères en auraient tiré des hypothèses fausses sur l’origine, par exemple, de certaines de mes informations.

Toutefois, il est une règle qu’il convient de respecter avec rigueur: un Franc-Maçon n’a pas à dévoiler l’appartenance maçonnique de ses Frères. Il peut le faire pour lui-même, comme nous venons de l’aborder mais non pas pour les autres maçons. Chacun doit respecter la sphère privée de ses Frères. En clamant dans la vie profane que tel ou tel est Franc-Maçon, nous privons ce Frère de sa liberté de choix, ce qui n’est pas acceptable, on en conviendra aisément.

On peut objecter à cet auto-dévoilement un argument pertinent: le risque que la Franc-Maçonnerie soit associée à tel ou tel personnage. Or, l’on sait que notre Ordre a toujours refusé la personnalisation des charges en son sein. Ce n’est pas dans nos Loges que l’on trouvera des Messies Cosmoplanétaires ou des chefs de sectes charismatiques [1].

Il faut toutefois relativiser ce phénomène. Tout d’abord, le secret d’appartenance n’est pas observé à l’endroit des Maçons passés à l’Orient Céleste: les Loges n’ont jamais fait mystère, au contraire, de la qualité maçonnique des Frères Mozart, Leibnitz, Sibélius, Benjamin Franklin, Roosvelt, Churchill, Goethe ou, dans notre ville, de Georges Favon et Henri Dunant et de tant d’autres célébrités. On ne peut pas sérieusement objecter que cette divulgation ait conduit la Maçonnerie à adopter l’idolâtrie pour mode de fonctionnement!

Ensuite, dans une société libre, tout finit par se savoir. Il est bien difficile de garder totalement secrète notre affiliation à l ‘Ordre maçonnique. Dès lors, autant éviter la fabrication de mystères qui n’en sont pas et donnent de la Maçonnerie une image faussée. Mais, répétons-le avec force, le dévoilement ne peut être accompli par personne d’autres que le Frère concerné.

Nous avons évoqué les trois secrets dits «objectifs» de la Maçonnerie. Nous examinerons maintenant l’autre partie de notre sujet, la transparence.

Tranparence n’est pas connaissance

 Le mot «transparence» s’applique à ce qui laisse paraître la lumière et fait paraître nettement les objets placés derrière une paroi de verre ou de tout autre matériau qui possède la même absence d’opacité. Cette paroi transparente sépare l’objet – ou l’être, ou l’animal – de son spectateur, tout en le rendant visible.

La notion de transparence contient donc celle de séparation. La transparence n’est pas la vision directe. Elle forme l’union de la séparation et de la vision. Elle protège, elle contient, sans cacher. Le verre recueille le vin tout en permettant d’admirer sa robe.

Derrière une vitre, on voit un être ou un objet mais on ne peut ni le toucher, ni le sentir, ni le goûter, ni l’entendre, sauf en ce dernier cas, de manière étouffée. La transparence ne permet l’emploi que d’un seul sens. Elle est inséparable de l’illusion et ne montre qu’une partie de la réalité sensible.

La transparence, qui est tellement proclamée dans les médias, représente aussi le profond malaise de cette société actuelle à la fois autiste et exhibitionniste dont le représentant le plus exemplatif serait cet utilisateur d’un baladeur (Walkman en franglais, iPod en langue Apple) qui, dans la rue, ou dans le tram se trémousse sur une musique que personne ne peut entendre. Il vit sa musique, seul. Et il se montre aux autres en train de l’écouter: je me mets en scène mais je ne partage pas. Je veux que les autres admirent mon image. Mais je refuse les servitudes de la solidarité.

Le mythe de la modernité, c’est la maison de verre. Tout le monde peut se voir dans les postures les plus intimes. Une jeune fille, aux Etats-Unis, a installé une caméra dont les images peuvent être diffusées sur Internet (webcam). Chaque internaute, s’il le désire, peut la contempler en train, par exemple, de se brosser les dents. Le cybervoyeur connaîtra-t-elle la demoiselle pour autant? Même s’il la suit pendant vingt-quatre heures, même s’il échange avec elle des messages électroniques, sa perception de l’autre sera réduite à peu de chose.

La pudeur a laissé tomber son bouclier. Mais on ne connaît pas mieux son voisin pour autant. On aperçoit sa plastique. Mais on serait bien en peine de reconnaître le son de sa voix. Et c’est tout de même par l’échange vocal direct que l’on peut le mieux échanger, en profondeur. En évoquant cela, j’excepte, bien entendu, les sourds-muets qui, avec leur vocabulaire et leur syntaxe gestuels, ont inventé un véritable langage qui se passe de mot parlé mais non pas de mot tout court.

Or, même perçue de façon complète, la réalité sensible ne donne qu’une idée superficielle de la réalité matérielle. Les sens sont bien incapables de saisir ou d’observer directement les atomes, par exemple.

C’est dire si la transparence ne saurait faire accéder à la Connaissance de la Réalité spirituelle, à cette conscience cosmique que nous symbolisons en invoquant le Grand Architecte de l’univers. Aspirer à la transparence est donc une aberration sur le plan métaphysique.

Cela dit, sur un autre plan, celui de la vie matérielle et de sa sphère politico-sociale, cette revendication à plus de transparence dans les processus de décisions, peut pleinement se justifier.

Le maître-mot de la société libérale

La transparence est devenue le maître-mot de la société néo-libérale qui domine actuellement le monde. Ce n’est pas par hasard si cette notion a connu un regain de fortune après l’effondrement de l’Empire soviétique. Lorsque deux puissances de forces à peu près égales se disputaient la domination de la planète, la transparence n’était guère à l’honneur.

Cela apparaissait à l’évidence dans le camp du communisme autoritaire où régnait le goulag. Mais, de façon nettement moins épaisse, le camp occidental développait également l’opacité dans son style de gouvernement. Un exemple tiré d’un récent passé nous servira d’illustration.

Lorsque Bill Clinton a entrepris les relations que l’on sait avec une certaine demoiselle Lewinsky, les médias se sont emparés de l’affaire avec une pugnacité extrême; le président de la seule puissance mondiale a été trainé devant une commission parlementaire pour être soumis à un roulement de questions humiliantes devant les caméras du monde entier.

Entre 1960 et 1963, on sait aujourd’hui que le mythique président Kennedy s’est livré, à la Maison Blanche, a des actes de débauche bien plus débridés que ceux que l’on reproche à ce malheureux Clinton. Les journalistes les mieux informés de Washington le savait; les proches du président aussi, de même que ses adversaires républicains. Pourtant, rien n’a filtré de ces turpitudes qui auraient fait le bonheur des vendeurs de papier.

Pourquoi? A l’époque, la guerre froide était en train de se réchauffer dangereusement. Jamais le monde ne s’était trouvé aussi proche d’une guerre thermonucléaire, en raison, notamment, de la crise née de l’installation de missiles nucléaires soviétiques à Cuba.

Dans ce contexte, il n’était pas admissible que la présidence américaine se trouvât en état de faiblesse ou de vacuité. La transparence n’était vraiment pas de mise dans ce monde de tous les dangers.

L’Union soviétique sombrant dans la fosse commune de l’Histoire, les Etats-Unis restent les seuls maîtres à bord du vaisseau Terre. Dès lors, l’opacité n’est plus nécessaire. Elle se trouve même en contradiction avec les impératifs du néo-libéralisme et de l’idéologie judiciariste qui influence désormais les pratiques politiques, administratives et juridiques des pays industrialisés.

Les masques de la transparence

Si la transparence est devenue une exigence, cela ne signifie pas pour autant que notre époque soit en mesure de chasser les masques de l’opacité, loin de là. Mais il est vrai que, plus que naguère, le souci de savoir et d’être informé devient vivace.

Pour vous en convaincre, consultez les notices qui garnissent le moindre tube de moutarde, le plus modeste pot de yoghourt, vous y lirez les explications les plus détaillées sur leur composition. Reste à savoir si l’on comprend grand chose à ce galimatias – justement, l’une des ruses actuelles consiste à noyer l’individu dans un flot de notions absconses. Mais enfin, si nous fournissons l’effort de décryptage nécessaire, il est évident que nous serons mieux informés sur la nature du produit que nous pouvions l’être jadis.

Pourquoi la transparence s’impose-t-elle maintenant? A mon avis, pour deux raisons principales: les exigences nées du libéralisme économique qui, désormais, règne sur l’ensemble de la planète à des degrés divers, d’une part; la révolution de la communication qui est en train de balayer l’ère industrielle, d’autre part.

Le libéralisme économique prône l’ouverture des marchés avec le moins d’intervention étatique possible. Les prix sont alors fixés par le libre jeu de l’offre et de la demande. L’économie a donc pour moteur la concurrence. Pour que celle-ci déploie ses effets, il faut que les règles de la partie soient les mêmes pour tous les acteurs économiques. Afin de comparer les prix de produits semblables mais concurrents, le consommateur doit disposer de l’information nécessaire. Lorsqu’une collectivité publique veut construire une route ou une école, elle lance des appels d’offres qui prévoient pour tous les intéressés les mêmes critères à respecter. La meilleure offre au meilleur prix sera choisie. Voilà pour la situation telle qu’elle devrait se développer dans l’idéal libéral. On verra que de l’idéal à la réalité, il reste bien du chemin à parcourir !

Dans ce contexte, on remarque à l’évidence que la notion de transparence est absolument centrale. C’est elle qui permet d’établir des choix entre les concurrents et donc de faire tourner la machine économique dans le bon sens. Comme le libéralisme économique est devenu la seule référence, il est donc inévitable que la transparence connaisse l’importance qui est la sienne aujourd’hui.

Mais toute activité humaine sécrète l’irrégularité et l’infraction. En tant qu’individu, l’homme est toujours poussé à transgresser les lois qu’il a créées en tant que membre d’une collectivité. Quelles sont les causes de cette sorte de fatalité? Résoudre cette énigme demanderait la rédaction de plusieurs travaux maçonniques. Il serait d’ailleurs intéressant de se pencher, un jour ou l’autre, sur cette question dont les réponses pourraient nous permettre de nous mieux connaître, ce qui est l’une des raisons de notre présence en ce Temple.

Le libéralisme économique n’échappe pas à cette irrégularité endémique. Les grandes sociétés cherchent toujours à se trouver en situation de monopole. Entre les fusions bancaires et pharmaceutiques et celles qui sont en train de se former dans le domaine de la communication, les exemples abondent. Dominant en solitaire un marché, les multinationales peuvent alors faire la pluie et le beau temps et ne plus subir les caprices du consommateur.

On peut les comprendre, mais ce faisant, elles trahissent ce qui fait l’essence de ce libéralisme dont elles ne cessent de promouvoir les avantages.

La stratégie monopolistique s’oppose à la transparence, cela va de soi. Tout d’abord, il faut contourner ou détourner les lois anticartellaires; ensuite, il ne faut pas alerter les actionnaires, les salariés et les consommateurs avant que le moment propice de l’annonce de la fusion ne soit arrivé. Pour s’opposer à ces concentrations, les forces du libéralisme économique – qui peuvent prendre diverses formes politiques, sociales ou même syndicales – useront de l’impératif de la transparence.

 Nous sommes en train de vivre une révolution dont les conséquences bouleversent nos habitudes, nos façons de penser, notre mode de vie comme l’avait fait au XIXème siècle la révolution industrielle.

Celle-ci, en développant l’industrie, avait arraché les paysans à leurs terres pour les parquer dans des banlieues ou des villes nouvelles afin qu’ils servent de main d’œuvre bon marché et disponible. Dans le même mouvement, elle avait cantonné les aristocrates dans leurs châteaux en leur ôtant leurs ultimes privilèges politiques. Les rapports humains en ont été radicalement changés, pour le meilleur mais aussi pour le pire.

Le capital a libéré les forces nécessaires pour parvenir à des succès scientifiques considérables, à une instruction générale qui a élevé le niveau culturel des populations concernées, à répandre la démocratie et à instaurer un bien-être que nos ancêtres, même nantis, n’auraient pas pu imaginer.

Mais il a aussi exacerbé avec violence la lutte des classes, ce qui a, ipso facto, entraîné la formation des régimes totalitaires de type soviétique et de type fasciste, coupables des crimes les plus ignobles que l’humanité ait subis.

Aujourd’hui, l’ère industrielle vit la fin de son règne. La fabrication d’objets est devenue tellement automatisée que l’économique n’a plus besoin d’une classe prolétarienne nombreuse. En outre, le coût de ces objets a baissé, du moins dans une grande partie des secteurs industriels.

Pour le capital, investir dans la production de choses n’est donc plus aussi intéressant qu’auparavant. L’enjeu des pouvoirs économiques se situe désormais à un autre niveau: la communication.

La communication – c’est-à-dire la mise en réseau des divers partenaires de l’économie, de la finance, des médias, de la politique mais aussi des individus entre eux – est devenue le lieu du pouvoir réel. La révolution industrielle avait le charbon et le pétrole pour alimenter ses forces. La révolution a Internet et l’informatique pour nourrir les siennes.

L’ère de l’industrie s’appuyait sur les Etats-nations qu’elle a d’ailleurs fortement contribué à créer. Il lui fallait embrigader dans un espace circonscrit la troupe immense de son prolétariat qui, lorsque les contradictions intercapitalistes devenaient trop intenses, devenait une troupe tout court! L’ouvrier au service de son usine se transformait ainsi en soldat au service de sa patrie. Dans l’un et l’autre cas, il y gagnait parfois des médailles et le plus souvent il y perdait sa vie.

Aujourd’hui, la révolution de la communication rend caduques les frontières. En effet, nul besoin de barrières à l’ombre des drapeaux flottant au vent lorsqu’en quelques clics de souris, on saute d’un pays à l’autre. Les ordres de bourse se donnent de Paris à New-York via Genève en temps réels. Un ingénieur japonais peut communiquer, toujours en temps réel, avec un équipementier finlandais. Les capitaux s’investissent tantôt ici, tantôt là au gré des intérêts.

Nul besoin d’armées de prolétaires peu formés pour faire fonctionner cette nouvelle société. Nul besoin d’ailleurs d’armée tout court. Du moins, telle qu’on la concevait naguère encore. Là aussi, l’électronique a modifié les données.

De plus, l’évolution géopolitique fait qu’une seule armée règne désormais; elle est suréquipée, peu nombreuse si on la compare aux régiments de la Seconde Guerre mondiale, et professionnelle. Il s’agit, vous l’aurez deviné, de l’armée des Etats-Unis, toutes les autres étant devenues supplétives de celle-ci.

Désormais, le soldat n’est plus un citoyen-travailleur enrégimenté par l’Etat-Nation et les forces économiques qui le soutenaient. Il s’est mué en une sorte de supergendarme salarié par la seule superpuissance du globe.

Dans ce monde où les réseaux communiquent de façon continue, la transparence va donc de soi. Elle en est le nerf de la guerre. La cybernétique et l’informatique ont propulsé le monde des médias au rang de pouvoir, alors qu’ils ne relevaient jadis que de l’influence. Ce qui pouvait, jadis, être caché, ne peut plus l’être aujourd’hui ou du moins plus aussi facilement qu’alors. Car il se trouve toujours un intervenant médiatique – cyberjournaux, sites d’Internet de journalistes professionnels ou amateurs, sites de chaînes de radio et de télévision, voire sites de particuliers – pour dénoncer un fait ou relater un événement. Et tôt ou tard, cette dénonciation ou ce compte-rendu sera relayé par d’autres médias plus importants, notamment les agences de presse.

Nous sommes devenus des consommateurs assidus d’informations – sous forme de textes, de sons ou d’images – qui veulent être tenus au courant de la façon la plus complète et la plus distrayante possible. En tant que clients de l’information, nous exigeons la transparence de la part de tous ceux qui détiennent une parcelle du pouvoir.

Devenue à la fois marchandise et donnée de base de cette nouvelle société, l’information est de moins en moins maîtrisable. Pour le meilleur et pour le pire.

 Toute médaille ayant son revers, la transparence n’est pas que la servante docile de la démocratie. Elle peut aussi devenir l’instigatrice d’un type nouveau de dictature: la tyrannie de la transparence.

George Orwell, dans son ouvrage célèbrissime «1984», avait imaginé un système de vidéosurveillance avant la lettre, grâce auquel «Big Brother» pouvait contrôler les faits et gestes de chacun de ses sujets.

Aujourd’hui, la réalité a rejoint la fiction. A Monaco et à Bienne, par exemple, les rues sont balayées par les caméras reliées à un poste central de police. La sécurité y gagne. Dans une démocratie et un Etat de droit, les dangers d’une telle pratique restent maîtrisables, même s’ils sont bien réels. Mais la démocratie, l’Etat de droit peuvent être remis en cause. Ces notions ne sont pas définitivement acquises. Les retours en arrière demeurent possibles.

On imagine donc aisément quel usage un dictateur ou une junte pourraient faire d’un tel système de contrôle. Un groupe se forme-t-il? On envoie la police. Des propos séditieux sont-ils captés? On embastille les imprudents bavards. Toute velléité de liberté serait étouffée dans l’œuf. Chacun serait calibré, formaté comme une disquette d’ordinateur, pour remplir le rôle précis que la Machine tyrannique lui a désigné.

Il faut donc prendre conscience que toutes ces avancées technologiques qui ont pour but de nous protéger contre le terrorisme et la délinquance, peuvent un jour se retourner contre notre liberté. Ne l’oublions jamais, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

De même, l’exigence de transparence – qui est parfaitement légitime, qui doit même être soutenue activement pour lutter contre le recyclage des fonds criminels – est aussi susceptible d’être pervertie.

Une société qui exigerait de chacun de ses membres qu’ils divulguent leurs secrets, qu’ils deviennent transparents, afin que l’Autorité soit bien certaine qu’ils ne dissimulent pas quelque acte terroriste, une telle société,dis-je, serait aussi sûre (ce qui reste à prouver) qu’ invivable.

Elle deviendrait même inhumaine. Le libre-arbitre est l’un des éléments constitutifs de l’humanité. Sans cette liberté de choix, l’humain est ravalé au rang d’animal.

Or, comment exercer son libre-arbitre, si l’on est complètement nu face à l’Autorité? Le citoyen transparent accomplira les choix qui seront dictés par le conformisme ambiant. Il aura perdu ce pouvoir créateur qui fait intégralement partie de son statut d’humain.

La liberté est grosse de risques. Dès que l’être humain dispose du choix entre le bien et le mal, il peut évidemment entrer dans la voie négative et destructrice. Il est alors tentant de réduire ces risques de façon préventive en ôtant notre part de secret. Mais en supprimant ou en réduisant par trop cette part, on ampute ce qui fait d’un individu, un membre de l’humanité. Au-delà de l’individu rendu transparent, c’est l’humanité même qui est atteinte.

Il faut se méfier des appels à la pureté. Trop de pollution tue la vie dans nos lacs. Mais une absence totale de pourriture rend impossible le développement vital. Il en va de même pour la société. Trop de criminalité l’empêche de vivre. Mais trop de contrôle la paralyse.

La rectitude de l’équerre doit toujours s’associer à la mesure du compas.

La transparence opaque

La mesure, c’est bien ce qui paraît manquer dans notre société hypermédiatique et surcommunicante! Cette démesure se vérifie, en premier lieu, dans le domaine de l’information.

Les canaux offrant au public les nouvelles, ou les «infos» comme l’on dit en actuel jargon, sont multiples: aux magazines, aux quotidiens, aux chaînes de télévision, aux stations de radio se sont ajoutés les sites d’information permanente sur Internet.

Désormais, les dépêches d’agences de presse qui étaient réservées naguère encore aux secrétaires de rédaction – c’est-à-dire aux journalistes chargés d’organiser l’édition – sont ouvertes à tous. Théoriquement, grâce à ces informations à flots continus, chaque internaute pourrait se fabriquer son propre journal. A la condition de n’avoir rien d’autre à faire.

L’offre d’informations semble donc s’enrichir toujours plus. Trompeuse apparence! La diversité des canaux ne correspond pas forcément à la multiplicité des sources d’information. Ce serait même plutôt l’inverse. En fait, que l’on écoute la radio, que l’on somnole devant son téléviseur, qu’on lise le journal, que l’on surfe sur Internet, ce sont généralement les mêmes nouvelles que l’on capte, celles que diffusent les grandes agences de presse qui dominent actuellement la planète. Certes, les blogueurs peuvent parfois offrir un autre type d’informations. Mais ils sont le plus souvent noyés dans la masse et, pour la plupart, fondent leurs commentaires sur les informations traitées par les grandes agences.

Ces agences principales sont américaine – Associated Press – britannique – Reuters – et française – Agence-France Presse.

On remarque en passant qu’il s’agit de la seule grande puissance mondiale actuelle et des deux anciens empires coloniaux. L’agence allemande DPA, elle, se situe à un niveau immédiatement inférieur. Mais avec l’arrivée sur le marché de l’information des pays anciennement satellites de l’URSS – qui, souvent, sont placés dans l’orbite économique de l’Allemagne réunifiée – DPA a pris de plus en plus d’importance. Cela démontre à quel point l’information est une donnée fondamentale de la géopolitique.

Les autres entreprises de ce genre – comme l’Agence Télégraphique Suisse (ATS) – se contentent la plupart du temps de couvrir leur territoire. Pour les informations internationales, elles utilisent, en majorité, les trois grandes agences.

Les sources d’informations sont donc tenues entre quelques mains. Certes, les médias dépêchent encore certains de leurs journalistes à l’étranger, qu’ils soient envoyés spéciaux ou correspondants permanents. Mais cette pratique se révèle de plus en plus coûteuse. Pour pallier cet inconvénient, les médias partagent souvent le même correspondant.

D’une manière générale, les journaux disposent de moins en moins de correspondants à l’étranger. Et l’envoi de reporters tend aussi à diminuer. Le reportage à l’étranger devient l’exception, le recours aux agences étant la règle.

Ce flot d’informations qui ne cesse de couler – comme s’il était tiré d’un robinet d’eau tiède – n’a donc que l’apparence de la richesse. Même si, comme nous l’avons évoqué, de nombreux blogueurs lancent leurs informations – ou plutôt leurs commentaires – sur le ouèbe, informations et commentaires parfois sujets à caution.

La guerre du Golfe nous a montré à quel point l’information pouvait être muselée tout en douceur. L’armée américaine a privilégié une seule chaîne de télévision – CNN. Mais cette exclusivité avait un prix: la docilité du média envers la dite Armée. Voyant les avantages considérables que sa situation unique pouvait lui faire engranger, les responsables de CNN ont accepté les desiderata de la Maison-Blanche et du Pentagone. Les scrupules journalistiques ont été bien vite étouffés.

Il faut dire que l’armée américaine n’avait aucune envie de recommencer l’expérience de la guerre du Viet-Nam. Au cours de ce conflit, les médias ont bénéficié d’une grande liberté, suivant la tradition d’ouverture observée jusqu’alors aux Etats-Unis. Comme ils se faisaient concurrence, les journalistes n’ont pas manqué de sortir un nombre impressionnant d’informations qui n’étaient pas toutes à la gloire de la politique américaine en Indochine, c’est le moins que l’on puisse dire!

Si finalement Washington a dû abandonner ses positions aux Viet-Nam, c’est dû en grande partie au refus de la majorité du peuple américain de poursuivre cette guerre, refus qui a été alimenté par les nouvelles que diffusaient les médias.

Au moment de l’opération «Tempête du désert» dans le Golfe, les dirigeants de Washington ont donc décidé de changer leur fusil d’épaule – du moins quant à leur politique médiatique – en assurant un contrôle efficace sur l’information qu’il distillait au compte-gouttes à des journalistes ébahis par le côté «jeu vidéo» qui leur était habilement présenté par des officiers de presse bien formés.

Les progrès technologiques que connaissent les médias n’ont donc pas empêché ce fait: ce conflit des années nonante est moins connu que les guerres puniques!

Il en est allé de même pour les batailles en Afghanistan menée contre Al-Qaïda après le 11-Septembre. Afin de donner le moins d’informations possible à des adversaires dont on ignore l’identité – à part celles de quelques chefs – et qui peuvent se trouver à n’importe quel endroit du globe, les Etats-Unis paralysent leurs médias. Les seules images qui nous arrivaient d’Afghanistan furent celles de la télévision du Qatar qui est utilisée par Oussama Ben Laden et sa structure islamofasciste. On voit bien le peu de crédit que l’on pouvait en faire.

Certes, d’une manière générale, les médias, surtout en Europe, se sont montrés beaucoup plus méfiants à l’égard des annonces des généraux américains ou des membres du gouvernement Bush junior. Ils n’ont plus pris pour dollar comptant les communiqués officiels. Mais, sur place, leur travail s’est révélé des plus ardus pour récolter des informations fiables et de première main.

Cette reprise en main des journalistes au moment de «Tempête sur le désert» et lors des opérations en Afghanistan n’est pas forcément scandaleuse dans une situation de guerre mais elle démontre les limites de l’idéologie libérale.

La concurrence est vantée partout comme étant le moteur de l’amélioration économique, sociale ou même personnelle. Mais dès qu’il s’agit de rendre compte d’un conflit majeur, ces mêmes partisans du libéralisme hirsute oublient aussitôt leurs principes. Il est vrai que nous sommes dans le domaine politique et donc fort éloigné de toute notion d’absolu!

Au cours de la guerre en Irak, les médias ont été également induits à suivre la bonne voie, celle désignée pare Washington. Mais la donne n’était plus la même. Lors des conflits du Golfe et d’Afghanistan, les Etats-Unis étaient parvenus à réunir autour d’eux une large coalition. Ils n’ont pas pu réussir cette opération lors de la crise irakienne et Washington a essuyé les vertes critiques de Paris et Berlin. Dès lors, des voix discordantes ont pu se faire entendre, d’autant plus que la presse américaine paraît redevenir elle-même en remplissant de nouveau son rôle critique qu’elle avait totalement occulté après les monstrueux attentats dont le peuple de New-York fut victime.

Ces situations de belligérance mises à part, le robinet médiatique fonctionne à jets continus. Les nouvelles se succèdent à un rythme tellement rapide – empêchant le journaliste d’approfondir un tant soit peu la question – que le consommateur de médias en retire une impression de confusion extrême. Il aura l’impression d’avoir été gavé, mais non pas nourri. Dans son esprit, les informations se chevauchent. C’est tout juste si un attentat à Jérusalem n’a pas été provoqué par une vache folle!

Cette confusion atteint aussi les journalistes comme l’illustre cet exemple que j’ai vécu au cours du procès Papon en 1998.

Alors que j’écrivais un compte rendu dans une salle de presse au Palais de Justice de Bordeaux, un de mes confrères se précipite vers moi pour me dire qu’une agence avait fait sensation en affirmant que Maurice Papon avait demandé pardon à ses victimes juives. Cela signifiait donc qu’il admettait les accusations portées contre lui, alors qu’il n’avait cessé de les nier durant plusieurs lustres. C’était l’exemple parfait du coup de théâtre propre à changer, non seulement mon article, mais la une du journal. La nouvelle a aussitôt été répercutée par une chaîne de radio d’information continue. Mais entre confrères, le doute s’est rapidement installé. L’auteur de la nouvelle a été dûment interrogé. Il en est ressorti que ce garçon avait mal compris les propos de Papon. Celui-ci s’était incliné devant la douleur des juifs de Bordeaux déportés tout en précisant tout de suite qu’il n’était pour rien dans leurs malheurs.

Entendant cette nouvelle qui n’en était pas une, d’autres agences l’ont relayée. Puis, une autre nouvelle, conforme celle-ci à la réalité lui a succédé. On est passé à autre chose, sans même émettre un démenti formel. Au moment de la remise de ma copie, les responsables d’édition de mon journal attendaient de ma part un papier tonitruant sur le revirement de Papon. Ils furent déçus.

Un clou chasse l’autre. Une information chasse l’autre. La hiérarchie des nouvelles tend à s’écraser: l’accessoire est désormais traité de la même manière que l’essentiel. On ne cherche plus à distinguer ce qui est important mais à satisfaire la soif d’anecdotes du consommateur de médias.

La tendance n’est plus de livrer les informations que doit recevoir le public pour comprendre le monde, mais de lui offrir les informations qui le divertissent. Aux Etats-Unis, on appelle cela l’«infortaitment», contraction entre «information» et «entertaitment» (le spectacle). Elle est promise à un riche avenir. Les médias tendent à laisser de côté ce qui est important, au profit de ce qui est intéressant.

Devant cette fausse transparence, cette masse d’informations qui conduit à la désinformation, le monde n’en devient que plus opaque.

Il est donc nécessaire de faire, en nous, ce silence qui semble absent à l’extérieur. Ce n’est pas pour rien que notre premier devoir de Franc-Maçon en Loge est de déposer les métaux. Ce silence nous rééquilibre, nous restructure, nous ré-oriente, dans tous les sens du terme, puisque c’est de l’Orient nous vient la Lumière. Une Lumière qui éclaire nos profondeurs et qui nous fait accéder à notre Soi, cette somme de tous nos états de conscience. C’est dans le secret de notre être véritable et complet que le grand Travail se réalise.

Comme l’indique la Tradition cabalistique – à laquelle nous autres Francs-Maçons devons tant – « Le Monde ne subsiste que par le secret ».

 

Jean-Noël Cuénod

[1] C’est à dessein que je n’utilise pas le mot de « gourou » qui désigne, dans la tradition hindoue, un maître dans la voie initiatique propre à cette civilisation mais dont le sens est totalement perverti dans les médias occidentaux qui lui ont donné, à injuste titre, une connotation sectaire.

 

 

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