Le Christ a été crucifié dans le Yunnan

L’écrivain dissident chinois Liao Yiwu (56 ans) vient de publier un livre – Dieu est rouge – où il consigne les témoignages de ses compatriotes qui vivent leur foi chrétienne contre vent d’Est et marée rouge.

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L’écrivain Liao Yiwu n’a pas fini d’arracher, l’un après l’autre, les nombreux masques de la dictature chinoise. Pendant quatre ans, il en a subi les tortures et l’enfermement. Son crime: avoir écrit «Massacre», un poème d’une puissance inouïe sur la répression qui s’était abattue le 4 juin 1989, place Tiananmen.

Avant de fuir son pays en 2011 pour se réfugier à Berlin, l’écrivain a vagabondé dans la région du Yunnan, pays à la terre couleur sang, d’où le titre de son nouveau livre Dieu est rouge. Il y a rencontré le docteur Sun, un médecin des pauvres parmi les pauvres, qui professe le christianisme et lui a présenté ses coreligionnaires de l’ombre. Liao Yiwu a passé plusieurs années à enregistrer la mémoire de ces chrétiens chinois qui ont survécu aux pires répressions de l’ère maoïste. Ces bouleversants témoignages figurent dans Dieu est rouge qui vient de paraître en français aux Editions Les Moutons Noirs.
Lors de son récent passage à Paris, nous avons rencontré l’écrivain chinois chez son éditrice française Marie Holzman qui a traduit nos échanges.

– Liao Yiwu, dans votre livre, vous révélez que la Chine compte quelque 70 millions de chrétiens. Comment une religion apparemment aussi étrangère à ce pays, et qui y a été réprimée avec autant de violence, a-t-elle pu s’implanter?

– Lorsque les missionnaires protestants et catholiques, venant d’Amérique, d’Europe ou d’Australie se sont installés chez nous vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les Chinois ont été tout d’abord surpris par ces étrangers qui venaient de si loin pour les aider et partager leur misère. Nous n’avions pas l’habitude d’un tel altruisme en Chine. Puis, cette surprise s’est muée en respect.

– Avez-vous un exemple particulier à donner?

– Il y en a de nombreux dans mon livre. Prenez celui du pasteur anglais George Clark et de son épouse, une jeune Suissesse prénommée Fanny. Ils ont été les premiers Occidentaux à s’installer dans la région de Dali. Le couple a appris le chinois pour évangéliser, ouvert une école, un internat et se sont démenés pour aider les gens. Mais ils n’ont fait que quelques adeptes, jusqu’au moment où Fanny Clark est tombée gravement malade après avoir mis au monde son fils Samuel. Son agonie a duré longtemps et tous ceux – de plus en plus nombreux – qui lui ont rendu visite, ont été frappés par sa sérénité, son optimisme et sa volonté de partager sa foi malgré les douleurs et l’imminence de sa mort. Le comportement digne et aimant du pasteur Clark a aussi impressionné le voisinage. Après le trépas de Fanny Clark, des centaines de Chinois, portés par ce modèle, ont choisi le christianisme. D’autres missionnaires ont eux aussi, par leur exemplarité, semés des graines d’espoir dans le cœur des Chinois qui n’avaient pas l’habitude de voir quelqu’un se soucier d’eux sans rien attendre en retour.

– Quelle est la politique actuelle du pouvoir chinois vis-à-vis des chrétiens?

– Durant l’ère maoïste et jusqu’à l’ouverture économique, la répression en général s’est révélée impitoyable contre toutes les voix discordantes, dont celles des chrétiens. La dictature pouvait pleinement multiplier ses sévices dans ce huis-clos. Depuis les années 80 et en suivant l’évolution des échanges économiques avec l’extérieur, cette imperméabilité s’est réduite. Actuellement, les deux Eglises officielles – la protestante et la catholique qui n’est pas reconnue par le Vatican – bénéficient d’un régime de tolérance. Toutefois, elles restent sous étroite surveillance. Mais le christianisme se déploie aussi – et peut-être surtout – au sein des Eglises dites «domestiques», ces Eglises clandestines dont les fidèles se réunissent dans des lieux privés et qui sont, soit catholiques, soit protestantes, la division entre les deux confessions n’ayant pas grand sens vue de Chine. Or, ces Eglises de l’ombre subissent encore la répression de la part des autorités. L’avocat chrétien Gao Zhisheng, défenseur de membres du Falun Gong, fut torturé et emprisonné pendant trois ans. Peu après, il a été réarrêté puis relibéré il y a six mois ; à sa sortie de prison, son état de santé est apparu particulièrement délabré.

– Vous ne vous êtes pas convertis au christianisme mais vous dites votre admiration pour les chrétiens que vous avez rencontrés. Or, le pardon est une notion essentielle dans cette religion. Pourriez-vous pardonner à vos tortionnaires?

– Non car ce serait faire fi de la justice. Il faut, avant tout, que ces criminels soient jugés pour ce qu’ils ont commis et qu’ils s’obstinent à nier. Témoigner de cela, c’est l’œuvre de toute ma vie.

Jean-Noël Cuénod

Extrait de « DIEU EST ROUGE »

«Dieu est rouge» – Liao Yiwu- Editions Les moutons Noirs.  Extraits du témoignage d’une religieuse chinoise âgée de cent ans, Zhang Yinxian. Elle évoque les années Mao dans la ville de Dali (Yunnan).

Pendant les années de calamités naturelles, les années d’atrocités de la soldatesque, il n’était pas rare que les gens d’ici abandonnent leurs enfants. Ceux qui avaient un peu d’humanité attendaient qu’ils fassent beau (…) pour les déposer discrètement devant le portail de l’église. Le lendemain à l’aube, les sœurs les découvraient en ouvrant la porte et, naturellement, les recueillaient; qu’ils soient en bonne santé ou malades, elles dépensaient toute leur énergie à les choyer. (…) J’ai vue de mes yeux, plusieurs fois, des bébés filles, pas encore sevrées, qu’on avait jetées sur les pentes des collines ou au bord du lac, abandonnés au griffes des bêtes sauvages et des chiens errants. Les bébés garçons qui étaient malades et qui, à vue de nez, ne survivraient pas, étaient traités comme les filles: jetés n’importe où. Quand les sœurs sortaient et en trouvaient, elles les ramassaient et les ramenaient à l’église pour que les prêtres tentent de les sauver. Tous avaient quelques notions de médecine (…)

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