Fin de la presse romande ? Mobilisation!

Presse

Une des manifs de soutien à Lausanne

Les projets de Tamedia n’ont jamais été aussi clairs. Propriétaire de la Tribune de Genève et de 24 Heures, les deux plus gros tirages de la presse quotidienne suisse de langue française, le groupe zurichois va réduire ces journaux à l’état de bulletin paroissial. L’effectif sera réduit de 14% dans chacune des deux rédactions. Moult coupes claires ayant déjà été pratiquées, il tombe sous l’évidence que les journalistes ne pourront plus poursuivre la tâche assignée par leurs lecteurs, à savoir informer le plus complètement et le plus honnêtement possible, du Conseil municipal de Meyrin ou du Conseil communal de Vevey jusqu’aux G20 et aux G8.Aveuglé par sa course stupide aux profits immédiats, Tamedia va donc ruiner à terme ces deux journaux qui, depuis 1762 (Feuille d’Avis de Lausanne devenue 24 Heures) et 1879 (Tribune de Genève), ont fait vivre la démocratie au cœur de la région lémanique.

Il y a deux attitudes possibles devant cette situation. La première consiste à verser des larmes plus ou moins sauriennes qui s’écouleront vers le Léman sans que cela n’élève son niveau d’un seul millimètre.

La seconde a pour but de transformer la colère en énergie créatrice. Les pétitions, les manifs, les déclarations des magistrats genevois et vaudois, tous ces soutiens aux deux rédactions démontrent que si les gnomes de Zurich avaient tablé sur l’indifférence du public pour ourdir leurs mauvais coups, ils se sont lourdement trompés.

Cela dit, comme il l’a déjà été écrit sur ce blogue, il ne sert à rien de vilipender Tamedia. On ne saurait compter sur des Zurichois pour défendre les intérêts de la Suisse romande. L’inverse aurait été aussi vrai, avouons-le.

Les limites de la solidarité confédérale sont aujourd’hui très vite atteintes. Nous ne vivons plus à l’époque d’une Suisse soudée, car entourée de dictatures menaçantes ou située à une étape de Tour cycliste de l’empire soviétique. Il faut donc faire un peu de géopolitique, même à l’échelle de la Confédération. Celle-ci compte au moins trois grands pôles d’activité économiques qui, pour l’instant, sont florissants : Zurich, dont l’influence est prépondérante dans le centre du pays jusqu’au Tessin ; Bâle, qui déborde sur l’Alsace et le Bade-Wurtenberg et l’Arc Lémanique Genève-Lausanne qui attire les autres cantons romands ainsi que la France voisine.

Tout aujourd’hui est soumis à la concurrence la plus féroce. Ces trois pôles n’y échappent pas. Face à la puissance financière de Zurich, l’une des principales places européennes, l’Arc Lémanique ne manque pas d’atout : présence des grandes organisations internationales, d’états-majors de groupes industriels multinationaux et des universités qui figurent parmi les meilleures de la planète et égalent désormais celles de l’espace zurichois.

Dans ce contexte de concurrence, l’Arc Lémanique ne peut pas se passer de médias qui couvrent l’ensemble des activités humaines, du local à l’international en passant par le national.

Laisser à d’autres le soin de raconter le monde, c’est prendre le risque de perdre pied au milieu d’une rivière en crue.

Dès lors, Tamedia ayant réduit ses deux grands quotidiens lémaniques à la portion « qu’on gruge », la création d’un nouveau média, papier et numérique, sous une forme ou une autre, s’invite à l’ordre du jour.

Mais pour ce faire, il faut des fonds. Ils ne manquent pas dans cet Arc Lémanique opulent. Ce qui manque encore, c’est la volonté de ses décideurs économiques à prendre la clef de leur coffre-fort. Sans journalistes professionnels, point d’information de qualité. Mais sans bailleurs de fonds, point de médias.

Le Plouc rêve-t-il en espérant que les décideurs économiques et les professionnels des médias se réunissent un jour pour bâtir le pôle d’information dont l’Arc Lémanique a besoin ? Sans doute, mais cela vaut mieux que de contempler en soupirant les vieilles photos jaunies d’un passé prestigieux pour oublier les vicissitudes d’un présent médiocre.

Jean-Noël Cuénod

4 réflexions sur « Fin de la presse romande ? Mobilisation! »

  1. À moyen terme ce que souhaite Tamedia c’est de voir disparaître 24 Heures et La Tribune de Genève. Que restera-t-il aux Romands sur le droit à l’information et à la connaissance ? Sommes-nous des individus de seconde zone ?

  2. Jean-Claude, vous avez raison sur bien des points, mais vous ne pouvez laisser de côté des aspects essentiels.
    1- L’idée de gratuité s’est imposée ce qui signifie plus exactement que c’est un tiers qui paie l’information. Et s’il la paie c’est qu’il y a un intérêt qui, à un moment donné, met le journaliste à son service. Vous savez cela évidemment.
    2- Le support papier est tragiquement menacé à la fois pour la raison de gratuité déjà énoncée mais aussi parce que la distribution physique du journal est en péril. Les services postaux marchent de plus en plus mal; les kiosques ferment. Vous le savez aussi.
    3- En conséquence de ce qui précède, seuls pourront demeurer des supports tournant grâce au bénévolat, donc l’engagement de leurs auteurs. Et je m’en méfie autant que du reste. Car, aussi sympathique qu’elle puisse être, la presse militante est très souvent mauvaise.
    Je vis de l’autre côté de la frontière dans un territoire où la situation n’est pas meilleure, preuve que le mouvement est mondial. Resteront des hommes de bonne volonté qui entretiendront, à leurs frais, de microscopiques unités, sans pouvoir toujours consacrer les fonds nécessaires à des recherches approfondies.
    Bon courage tout de même
    Jacques Mouriquand

  3. L’idée de notre ami et ex-confrère de la TdG alors que j’officiais à 24H me semble parfaitement pertinente. La création d’une plateforme d’information quotidienne, numérique et imprimée (du moins encore pour l’instant) se justifie totalement. La région de l’Arc lémanique est l’une des plus innovantes et dynamiques de la planète, elle recèle et produit une quantité inépuisable d’informations et de personnalités qui méritent que l’on parlend’elles.

    Le Temps joue déjà ce rôle, mais en (petite) partie seulement. Pris dans la concurrence acharnée que se livrent les deux groupes de presse duopolistiques suisses Tamedia et Ringier, il est soumis aux mêmes règles de rentabilité et de profits immédiats que les quotidiens 24H et TdG. Il ne dispose pas des moyens de devenir ce grand pôle d’information qu’appelle Jean-Noël Cuénod de ses voeux.

    J’espère comme lui qu’il se trouvera assez de forces créatrices, d’intelligence journalistique et de capital risque dans cet Arc lémanique pour lancer de réel défi de l’indormation de qualité qui chaque Romand mérite.

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