C’était la hiérarchie de l’information

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Je vais vous parler d’un temps que les moins de vingt dents connaissent parfaitement. Un temps où l’information était hiérarchisée. Pour le meilleur souvent. Pour le pire parfois. Dans les journaux sérieux, l’Important était placé en tête de « Une ». Tant mieux si l’Important était Intéressant. Mais s’il ne l’était pas, tant pis. Place à l’Important, même chiant.

Voici un petit exemple très parlant de la hiérarchie en vigueur, il y a fort longtemps, dans ce qui fut l’un des meilleurs quotidiens de langue française, tous pays confondus, le « Journal de Genève », aujourd’hui hélas disparu. Pour ceux qui ne sont ni de cette Ville[1]ni de cet âge canonique, cette digne publication personnifiait la fiabilité et l’exigence à tous points de vue. Certes d’inspiration clairement libérale, surtout au niveau local, le « Journal de Genève » refusait d’être aveuglé par des préjugés idéologiques. De belles plumes de gauche y ont collaboré, celles du grand critique littéraire et écrivain Walter Weidli et de notre cher poète Georges Haldas, par exemple.

L’exemple que Le Plouc voudrait partager est offert par le numéro de lundi 22 juin 1970. 

La veille, le Brésil de Pelé et Jairzinho a battu 4-1 la grande équipe d’Italie de Facchetti et Mazzola en finale de la Coupe du Monde de foot. Troisième victoire des Brésiliens qui emportaient définitivement le trophée Jules Rimet (volé d’ailleurs en 1983), remplacé depuis par cet hideux cornet à glace géant qui récompense le vainqueur.

Un match qui est resté gravé dans les mémoires footeuses. Sans doute la plus belle finale de l’histoire de la Coupe du Monde.

Et voilà ce que le « Journal de Genève » à sa « une »:

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Inutile de rechercher en pied la moindre allusion à l’événement sportif. Il faut fouiller à la fin du journal, pour tomber sur cette brevissime :

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Deux lignes pour célébrer l’événement. Pas une de plus. En gras, quand même.

Certes, la finale s’est jouée un dimanche après-midi, il faut tenir compte du décalage horaire et des moyens de transmission – par télex – qui paraissent relever aujourd’hui de la préhistoire. Cela expliquerait peut-être pourquoi le quotidien « d’audience internationale » (c’était son slogan) n’a pu glisser que cet articulet. 

Fausse piste. Dans les mêmes conditions, la « Feuille d’Avis de Lausanne » (aujourd’hui « 24 Heures ») avait placé l’information footballeuse à sa « une » (ci-dessous) en ce lundi : 

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Cette rédaction n’avait pas hésité à expédier deux reporters à Mexico, avec intervention de la correspondante à Rome, alors même que ce grand quotidien vaudois n’était pas le plus sportif des journaux suisses romands, contrairement aux consœurs défuntes « La Suisse » et la « Tribune de Lausanne ».

Le « Journal de Genève » jugeait donc qu’un championnat du monde de football ne pouvait pas trouver de place dans sa hiérarchie, sinon juste pour signaler la chose, comme ça en passant, en s’excusant presque. Intéressant pour le public, certes, la Coupe. Mais pas Important. La marche du siècle n’allait pas en être affectée. Le but du journalisme, dans cette optique, ce n’était pas d’amuser la galerie, c’était d’expliquer le monde. 

Certes, aujourd’hui, le « Journal de Genève », s’il vivait encore, ne pourrait plus se contenter de jeter deux lignes sur le Mondial, le foot ayant pris une dimension géopolitique et économique de première importance. Gageons cependant que ce quotidien aurait axé ses papiers sur ces aspects, bien plus que sur le contenu directement sportif de la compétition.

 Tous les journaux avaient leur propre hiérarchie de l’information. Les uns axant leur grille sur le sport, la locale, les autres sur la politique, l’économie. Mais au moins, hiérarchie, il y avait, c’est-à-dire l’établissement d’une mise en ordre rationnelle de l’information en fonction de l’importance sur la marche du monde d’un fait ou d’une opinion. 

La télévision avec son primat de l’image sur le contenu – l’important est limité à ce qui est montrable ; ce qui ne l’est pas n’existe pas – a fortement contribué à cet écrasement. Le développement de l’infodivertissement (infotainment) – un doigt d’info, une grosse louche de rigolade sous une mousse émoustillante – l’a achevée et la vidéo sur réseaux sociaux l’a enterrée. Sur la tombe de la hiérarchie de l’information, le chiendent des « faits alternatifs » prospère.

Informe information et athées superstitieux

L’information est donc devenue informe : masse monstrueuse où les faits vrais se mêlent de façon inextricable aux infox. D’où la frustration, la méfiance mutuelle et l’angoisse sourde que cette « in-formation » suscite. Il en résulte cette situation paradoxale : alors que nous doutons de tout, nous en venons à croire n’importe quoi. Nous allons même douter de ceux qui doutent. Paradoxe apparent :  comme il n’y a plus d’ordonnancement rationnel de l’information à quoi se raccrocher et que l’infodivertissement est devenu la norme, nous sommes portés à croire ce qui nous divertit, nous intrigue, nous captive. Nous doutons des rouages lorsqu’ils sont mis sous nos yeux. Nous les préférons, et de loin, cachés, ces rouages. Là, nous sommes persuadés de leur existence, même si sous la cachette, il n’y a que du vide. Nous sommes devenus des athées superstitieux.

On peut vitupérer l’époque et ajouter sa voix au chœur chevrotant qui psalmodie « c’était mieux avant » sous la baguette d’Alain Finkielkraut, cela fait du bien un bref instant mais c’est aussi utile que de partir à la chasse au dahu. L’ancienne hiérarchie de l’information est aussi morte que le « Journal de Genève ». Mais la société ne peut pas continuer à vivre dans ce gloubiboulga médiatique au risque de sombrer dans le délire collectif. 

Reconstruire une hiérarchie de l’information, c’est avant tout rebâtir le journalisme sur la base des belles îles qui subsistent dans l’océan médiatique : « Médiapart », « Le Canard Enchaîné » et bien d’autres ici ou ailleurs. Mais un écueil de taille surgira : l’absence de lieu médiatique fédérateur. Chacun est désormais recroquevillé sur sa petite communauté organisée par les algorithmes des réseaux sociaux et ne s’intéresse qu’à sa coquille. 

Toutefois, il faut compter sur l’instinct de survie de la société pour trouver les nouveaux instruments qui permettront aux citoyens de distinguer le faux du vrai, l’important de la broutille. Ils existent aujourd’hui, dans certains journaux numériques ou papier ou chaînes de radio, néanmoins, d’autres truchements restent indispensables pour atteindre un public plus large. 

Surtout, ce mouvement contre le règne de la confusion est indissociable d’un rééquilibrage entre l’image aujourd’hui impériale et l’écriture. L’image montre, l’écriture démontre. L’une fait réagir, l’autre fait agir. Dans cette optique, la place de l’enseignement est capitale. La hiérarchie de l’information, cela s’apprend. Et pas seulement dans les écoles de journalisme.

Jean-Noël Cuénod


[1]Toujours avec une Majuscule. Les Genevois sont les seuls Suisses à être atteints par la folie des grandeurs.

1 réflexion sur « C’était la hiérarchie de l’information »

  1. Bravo Jean Noël. Ton propos peut s’étendre, aujourd’hui, à toute activité humaine. A mon avis c’est le refus de la rationalité au profit du rationalisme : la première indiquant l’usage de la raison et le deuxième la perversion due à la mécanique dogmatique d’un raisonnement simpliste et volontairement imperméable à la complexité humaine, sociale, philosophique. En refusant toute forme de hiérarchie de la pensée, on ne sait plus ce que l’on pense et..c’est « le bonheur » des manipulateurs !!!
    Dans certains milieux, dits le Temple de la Raison, je me suis efforcé de faire apprendre à raisonner…j’ai baissé les bras, car on est tellement plus réconfortés par l’imagerie irrationnelle !!! Alors je garde les raisonnements pour moi ! Je suis admiratif de ton travail. Quel courage !

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