COVID–19 : le patronat en déconfineur compulsif

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©Bernard Thomas-Roudeix

Les patrons sont les plus compulsifs de tous les partisans du déconfinement. On les comprend. La crise créée par COVID–19 va précipiter nombre d’entreprises dans la faillite et de familles dans le chômage. Mais certains émettent des craintes qui sont beaucoup moins légitimes en voulant que tout redevienne « comme avant ».« Comme avant »… voire pire qu’avant, puisque Geoffroy Roux de Bézieux – patron des patrons du Medef – veut que les salariés français travaillent encore plus dès que le déconfinement sera décrété. Or, le gouvernement de Macron a déjà relevé le temps de travail hebdomadaire de 48 à 60 heures pour les secteurs de première nécessité (énergie, télécommunication, agroalimentation). Qu’en est-il des rémunérations pantagruéliques des hauts dirigeants ? Voilà une question bien malpolie !

Travailler plus pour ne pas gagner plus, tel est donc l’alléchant programme du Medef pour l’ « après-Covid-19 ». Sous prétexte de reconstruire une économie mise à mal par le confinement général, les détenteurs du pouvoir économique font pression sur le pouvoir politique pour serrer la vis aux salariés. Autant sauter sur l’occasion covidienne pour placer l’économie sur des bases encore plus avantageuses en matière de profits.

Mais le patronat est aussi mû par une crainte qui vire à la panique : et si ses salariés-

clients s’étaient habitués, lors du confinement, à vivre dans un environnement moins intoxiqué par la compétition et la concurrence paroxystique, moins miné par la pollution et l’abrutissement médiatique ? Plus libres face à la société de consommation ?

Cauchemar du patronat

Le bulletin du Centre patronal vaudois en Suisse décrit très clairement ce cauchemar redouté par les dirigeants de l’économie capitaliste :

Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses: beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentissement de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habitants qui n’ont aucune envie de subir plus longtemps cette expérience forcée de décroissance. La plupart des individus ressentent le besoin, mais aussi l’envie et la satisfaction, de travailler, de créer, de produire, d’échanger et de consommer. On peut le faire plus ou moins intelligemment, et on a le droit de tirer quelques leçons de la crise actuelle. Mais il est néanmoins indispensable que l’activité économique reprenne rapidement et pleinement ses droits. (Le texte in extenso ici).

Ah le doux bonheur d’être aliéné au travail et dans ses loisirs ! Ah, l’insondable plaisir d’être confronté à la guerre de tous contre tous dans les marmites de la nouvelle économie ubéralisée ! Vous vouliez nous priver de ces merveilles, salopards de romantiques ? Honte à vous ! Retournez dans vos ornières avec vos chars à bœufs !

Les conquérants du « toujours plus » redoublent d’énergie

Les partisans de l’économie pré-covidienne, tout à leur hybris, ont bien flairé le danger : les quidams sont en train de prendre goût à la vraie liberté, celle d’organiser son temps en fonction de ses propres aspirations. Voilà donc nos conquérants du « toujours plus » en train de redoubler d’énergie pour que tout revienne à la normale. Ou plutôt à « leur normale » qui est celle de la démesure et de l’aliénation.

Cela dit, un retour « comme avant » est-il possible ? Dans un long et remarquable article paru dans la revue Politique internationale, l’ancien directeur du FMI (Fonds monétaire international) Dominique Strauss-Kahn, ne le pense pas (on peut lire ici cette contribution essentielle pour comprendre les enjeux post-covidiens). A propos de la contamination, DSK remarque :

La métaphore guerrière, qui a été très largement utilisée ne trouve à s’appliquer que dans le temps de la mobilisation : la majorité des études laisse entendre qu’il ne saurait y avoir d’armistice, encore moins de libération. Il s’agit donc non seulement d’un effort de guerre de long terme, mais également, d’une réintégration dans les consciences collectives, de la permanence d’un risque pandémique infectieux.

Mêmes erreurs, mêmes horreurs

De plus, faire comme si rien ne s’était passé, c’est oublier que l’hypercapitalisme financier et mondialisé a joué un rôle décisif dans la propagation du coronavirus. Si nous recommençons les mêmes erreurs, nous aurons les mêmes horreurs.

L’après Covid-19 offre à l’humanité une possibilité de changer de paradigme, comme le relève Strauss-Kahn :

La crise sanitaire crée peut-être aussi l’opportunité d’une mobilisation nouvelle pour lutter contre le changement climatique. Au-delà des liens entre le climat et la santé publique, les mesures prises dans le cadre de la lutte contre la pandémie transforment le débat sur les contraintes budgétaires que nous nous imposons comme sur l’encadrement des comportements individuels. Mais il existe aussi un lien avec d’autres domaines de la préservation de l’environnement et en particulier la préservation de la biodiversité. La destruction des écosystèmes par la pollution, la restriction progressive des lieux d’habitat ou les commerces prohibés favorisent les zoonoses[1] comme de nombreux exemples récents l’ont montré.

Il est donc probable qu’après la plus forte vague de contamination, plus rien ne sera « comme avant ». Ce peut être « mieux qu’avant ». Mais ce peut aussi devenir « pire qu’avant » comme évoqué en préambule. Avec un droit du travail revu à la forte baisse sous pression du patronat. Avec une emprise accrue des grands groupes de réseaux sociaux et des champions de l’économie numérique sous prétexte de surveillance médicale de la population. Avec l’émergence de pratiques autoritaires au sein même des démocraties devenues promptes à sacrifier la liberté sur l’autel de la sécurité.

Pour le moment, rien n’est perdu. Mais rien n’est gagné. Il s’agit pour les citoyens de mettre, à leur tour, sous surveillance, non seulement le pouvoir politique mais aussi le pouvoir économique.

Jean-Noël Cuénod

[1] Affection transmise de l’animal vertébré à l’être humain et vice-versa

1 réflexion sur « COVID–19 : le patronat en déconfineur compulsif »

  1. Toujours en accord, dans le fond, avec ce que tu énonces, cher Jean-Noël, mais mon bémol en forme d’étonnement vient du fait de choisir comme référence en ces temps de fil du rasoir économico-social une personnalité qui fut, en tant que ministre des finances ou directeur du FMI (c’est pas rien!) un des maitres-artisans de la catastrophe planétaire néo-libérale, sous le masque (la « grimasque ») d’une sociale démocratie à l’idéologie tournée aigre comme du vieux lait. D’autant qu’il y a foison de gens de haute – et honnête! – qualité qui s’expriment dans ces jours d’intense réflexion (Piketti, Cohen, Méda, Fassin – sûr que j’en oublie!). L’amour (de DSK) te rendrait-il aveugle :))). Amicalement bien sûr.

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