Conte Délirant signé Le Plouc & Burlingue

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« Cavalcade » de Burlingue, alias Xavier Bureau

Grâce à l’excellent éditeur Alain Miquel, Le Plouc a rencontré un compagnon de délire, Burlingue, alias Xavier Bureau, un dessinateur qui allie poésie, cocasserie, folie et talent. Rien que ça. Il va exposer à Paris à La Galerie des Patriarches, (12, rue des Patriarches, Ve arrondissement) du 23 novembre au 20 janvier[1]. Le vernissage se déroulera mercredi qui vient, soit le 22 novembre. Si vous êtes l’Hexagonale Capitale, poussez vos pas jusque-là, vous ne le regretterez pas. Ci-dessus, une gouache de Burlingue « Cavalcade » qui a inspiré au Plouc ce conte délirant.CAVALCADE

J’ai le mal de terre. Tous ces virages à tordre les boyaux du diable, ces épingles à cheveux qui vous défrisent, ces tournants qui vous tourneboulent. Il faut monter, que voulez-vous. Ne pas se contenter de la plaine pleine de vide. Là-haut, c’est mieux. C’est toujours mieux, là-haut. La vue y est dégagée. Mais dégagée pour aller où ? Hein ? Pour le savoir, il faut monter. Pas d’autre issue. Et on ne monte pas en ligne droite. Jamais. Impossible. Le plus novice des mulets le sait bien. Désignez-lui le sommet. Et il vous tracera le chemin. Mais en zigzag. La nausée, c’est le prix à payer pour s’extirper des émouvants marais mouvants du pays d’en-bas.

Un puissant parfum de patchouli me fout la gerbe. L’odeur jaillit de la terre comme un geyser odorant. D’étranges visions palpitent dans l’air épais transformé en vaste écran de cinéma.

Les femmes ? Où sont les femmes ? Je ne les vois pas ! Ah si, en voilà une, en tête du cortège, danseuse sur le cul d’un cheval de parade à la queue enrubannée. La belle – certes, je ne la vois pas bien mais elle ne peut être que belle, toutes les femmes sont belles quand elles dansent. Où en étais-je ? Elle me rend chèvre, cette Cavalcade… La belle, disais-je, brandit haut une ombrelle. Pour l’équilibre. Pas pour le soleil. Elle le précède, le soleil, tenu par un Africain en babouches, juste un peu plus loin. Les jambes nues de la danseuse forment un 4. Je me mettrai bien en 4 pour satisfaire ses 4 volontés aux 4 coins du monde. Elle est l’âme du corps animal. D’un coup d’ombrelle, elle ferait vaciller la planète. La force est dans la grâce, voyez-vous ? Non. Vous ne voyez rien. Bien sûr…

Et le grand crétin en habit d’aristo qui la suit peut bien faire le chef avec son tricorne vissé sur sa tête de piaf, ses gestes véhéments et son jarret tendu, il n’est qu’un pantin qui reste de bois. Le chef serait plutôt l’Indien, avec sa cascade de plumes, tirant sur sa pipe sous un dais pour envoyer des signaux de fumée à un mystérieux correspondant. Juché sur son rhinoféroce blindé, l’Indien n’a plus besoin d’être chef. Il a dompté le corps animal et sait que seule la danseuse dirige l’univers. Il lui reste les plumes, certes. Pour faire joli. Sans plus.

Le paon suit. Sternum faraud mais roue pliée. Pas même une roue de secours. Pas du tout une roue de secousse. Paon digne mais paon de peu.

Et ce geyser de patchouli qui rejaillit encore plus fort… Si le ciel avait des aisselles, elles auraient cette odeur tenace, nauséeuse, capiteuse, stomacale. Fourrer son nez dans les aisselles du ciel… But de cette montée cavalcade ? En guise de touffes poilues, les nuages. Sous les nuages, la peau bleue souple comme la membrane d’un organe palpitant.

Avant de renifler, il faut monter, monter en serpentant. Nous sommes tous des boas. Nos langues bifides captent les molécules divines dans les jets de patchouli. Le film continue sur l’écran du parfum.

Un Louis XIV se balance dans son carrosse décapotable. Son engeance sera décapitée. Il n’en perd pas la tête pour autant. Il faut bien une tête pour porter la perruque, non ? C’est la perruque qui fait le roi. Plus de tête, plus de perruque. Plus de perruque, plus de roi. C’est net, simple tranché. Louis XVI ne l’avait pas compris. Où avait-il la tête ?

Encore une femme, nous sommes sauvés ! Habillée comme une comtesse russe qui aurait pris le thé chez Tchekhov, elle conduit de son fessier magistral le dinosaure devenu doux comme un agnelet pour carte postale. Le monstre ne bouffe même pas l’agaçant roquet qui le devance. Castratrice, la comtesse russe ! Elles se sont fait la malle, les couilles du mâle. « Où est le mal ? » s’exclame la comtesse. « Il n’a même pas eu mal. Un petit couinement préhistorique et hop, les testicules ont rejoint l’espace quantique. Mon dino est désormais indéterminé. Mort et vivant à la fois. Ici et ailleurs en même temps. Un dino de Schrödinger » La comtesse russe a bien envie d’en faire de même avec Tchekhov qui a la chance d’être tout à fait mort.

L’automobiliste en crayon à moteur négocie son virage. Mais vous connaissez les virages… Redoutables partenaires ! Le virage l’attend donc au tournant. Le juge, le jauge et ne laissera le crayonmobile poursuivre sa route que s’il signe un exploit. N’importe quel exploit.

Tiré par une jument noire qui se cabre, le carrosse vide ressemble à un corbillard qui aurait laissé partir son cercueil. A moins que la cavale n’ait pris le mort aux dents.

L’hyène cycliste est en position de sprinteuse. Et pourquoi n’y aurait-il pas d’hyène cycliste ? Nous avons bien eu jadis, au temps sartrien, une hyène dactylographe. Le vélo fait partie de l’hygiène des hyènes. Pourquoi tant d’hyènes dans le monde ? Ah ça, c’est une autre histoire… Ici, il n’y en a qu’une, qui cherche à dépasser tout le monde de façon subreptice. Une vraie hyène, quoi !

Entre l’hyène cycliste et le filiforme qui court en dansant, il paraît perdu, le mégacéphale sans cou, sans épaules dont les bras et les jambes surgissent de sa tronche inquiète. Il est dépassé par les événements et ça le rend morose. C’est dur de se voir dépassé par plus rapide que soi. Mais l’être par les événements, quel sort funeste ! Vous voilà seul, sans événements. Vous n’êtes même pas dans un désert. Car un désert, c’est encore un événement. Vous n’êtes même plus un événement pour vous-même. Vous flottez dans un vide indéfini, infini. Fini, vous êtes.

Chevauché par un autre Louis XIV emplumé, le coq géant caquette son agacement. Il s’en va piquer les minces fesses du filiforme, rien que pour passer sa colère d’être cornaqué par l’empanaché. Et puis, il ne peut pas y avoir deux Louis XIV. Cela ferait un Louis XXVIII. Et il n’y jamais eu de Louis XXVIII, relisez bien votre manuel d’histoire. Lorsque la cavalcade aura atteint ses sommets, il faudra couper la tête à ces deux Louis. Nous aurons ainsi un Louis 0. Et tout rentrera dans le désordre.

Soyons juste et impartial. L’ire du coq a peut-être une autre origine. Un ange à roulettes piloté par un diablotin souffle de la double trompe dans le cul du gallinacé agacé. Il y a de quoi mécontenter le plus placide des monarques de la basse-cour, non ? D’ailleurs, même ceux de la haute-cour détestent qu’un ange – même à roulettes, même conduit par un sous-diable – leur souffle de la double trompe au prose ; ça leur donne des vers.

Un souverain oriental portant barbe assyrienne, suivi de son esclave porteur d’ombre, traine toge et robe dans la poussière des chemins. Il s’en fiche. Ses esclaves feront la lessive. Un jour nous retournerons tous, esclaves et souverains, à la poussière originelle. En attendant, il y a ceux qui nettoient et ceux qui sont nettoyés. Nous ne sommes pas tous nés de la même poussière. Certaines sont plus légères que d’autres et lorsque le vent souffle, elles vont au ciel. L’égalité des poussières n’est pas encore à l’ordre du jour. Ni de la nuit.

Le dinosaure qui suit le souverain oriental n’a pas de barbe, même assyrienne et arbore sur son dos saurien une crête de punk tout à fait démodée. Sait-il que depuis des lustres (en plastique, pas en cristal) les Sex Pistols ont débandé ? Mais non, il n’en sait rien, le dinosaure ! Vous avez vu l’étroitesse de son crâne ? Pas de quoi abriter des nichées de neurones.  Il n’est bon qu’à tirer la langue en même temps qu’un char portant un vase antique garni de fleurs du même âge et surmonté d’un dais dont les montants ne tiennent que par la force du Saint-Esprit. Il faut bien qu’il serve à quelque chose, le Saint-Esprit.

Sain d’esprit, tel est Neptune chevauchant un paquebot. Pas que beau, le Neptune, bodybuildé, surtout. Sain de corps aussi. Les muscles roulent sous la peau comme des courants sous-marins. Dans cette chair abondante, des mystères aquatiques se meuvent avec force et délicatesse. De son trident, Neptune fera surgir des monstres marins lorsqu’avec la Cavalcade, il sera parvenu tout en haut, là où la mer et le ciel ne font plus qu’une même soupe d’âmes.

Le fou mandoliniste, échappé sans doute d’un carnaval belge, danse les yeux fermés. Pourquoi belge ? N’avez-vous pas remarqué le lion flamand qui lui colle aux fesses d’un air narquois ?

Comme tous les fous – les vrais, pas ceux qui se prennent pour des rois – son troisième œil, bien ouvert, suffit à lui montrer le chemin. C’est le seul qui permet de voir l’invisible. Il est préférable de laisser les deux autres yeux dans leur nuit, lorsqu’on veut atteindre le sommet où tous les mondes se rejoignent. Nécessité de la cécité.

Un chien ferme la marche, tête basse, à la recherche d’une odeur perdue. Et un dragon, queue entre les jambes, regarde en arrière la plaine qui s’éloigne et s’estompe dans la poussière du soleil. Il me contemple courant en vain derrière ce cortège. Et je reste seul, seul, seul dans une plaine sans parfum.

Jean-Noël Cuénod

[1] La Galerie est ouverte du jeudi au samedi, tous les renseignements se trouvent sur le site www.galeriedespatriarches.fr ; adresse électronique : galeriedespatriarches@gmail.com.

 

 

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