Boris Vian, tu ne fais pas tes cent ans…

boris-vian-cent-ansNon, tu ne le fais vraiment pas, ton siècle. Je n’en dirais pas autant de ma pomme. Ridée, ma pomme… Ainsi, mercredi 10 mars 1920, tu es né à Ville d’Avray en Seine-et-Oise qui s’appelle Hauts-de-Seine maintenant. Tu connais les bureaucrates, toujours à se désennuyer en créant des trucs vachement importants comme de changer le nom des Départements. T’en aurais fait une chanson, genre pataphysique.Tes cent balais ont nettoyé le fin fond de ma mémoire. Passé un certain âge, entre un cahier de math et un autre de français, chacun a son Boris Vian qui se niche dans le grenier des souvenirs lycéens. Alors, voilà le mien…

Il pleut sur la vitrine de la librairie Descombes, juste en bas de la Vieille-Ville de Genève, à quelques enjambées du Collège Calvin, dans les années 1965-67. Il pleut tellement qu’on doit essuyer la vitre avec la manche de nos cabans pour voir les nouveaux bouquins que les Descombes père et fils ont placé sur leur devanture. Les libraires ont tapé dans le mille : le héros de la semaine c’est un écrivain qu’aucun de nos profs n’avaient jugé bon de présenter. Les rares qui le connaissaient ne lâchaient à son propos que de méprisants verdicts : « Un auteur pour gamins boutonneux ». Mais justement, nous étions des gamins boutonneux…

L’Ecume des jours, l’Automne à Pékin, Vercoquin et le Plancton, L’Herbe Rouge… Les œuvres de Boris Vian nous faisaient signes façon voyou : « Allez, dévergondez-vous les gars ! Faites la nique aux profs. Et venez nous prendre ! »

Comment résister à pareille invitation ? Nous avons donc pénétré dans la caverne des Descombes, emplie de merveilles : René Char, Le Gigot sa vie son œuvre de Benjamin Péret, illustré par Toyen, les surréalistes … Comme souvent, nous chapardâmes sans état d’âme. Les bouquins de Vian ont rejoint vite fait nos butins. J’avais jeté mon dévolu sur L’Ecume des Jours. J’aimais bien le titre. Pendant ce temps, les Descombes père et fils, regardaient ailleurs…

Faux Russe et vrai enchanteur

Comment le nom de Boris Vian a-t-il circulé dans les classes et les préaux ? Impossible à dire. Un bouche-à-oreille viral aussi rapide qu’un coronavirus. Et sans bidules électroniques pour le répandre. Un nom mystérieux d’ailleurs, qui sentait le soufre bolchévique. Un nom rebelle ce qui faisait bouillir nos jeunes cervelles en ces temps de Guerre Froide et d’anticommunisme torride.

Bien sûr, plus tard, en écoutant la chanson de Boris Vian « L’Ame slave », nous apprîmes qu’il n’avait de russe que le prénom. Quant à son patronyme, il devait plus à la Provence qu’à l’Arménie même soviétique.

Pour l’instant, la vie même de Boris Vian nous faisait rêver. Le jazz, la trompinette, un Saint-Germain-des-Prés qui se conjuguait déjà au passé, le scandale de son livre signé Vernon Sullivan, « J’irais cracher sur vos tombes ». Et sa mort théâtrale au cinéma Le Marbeuf d’une crise cardiaque sous le coup de la colère.

Et puis, nos seize-dix-sept entrèrent dans l’univers de ses romans, comme si nous étions chez nous. D’ailleurs, nous étions chez nous. Irrévérence, fantaisie, désespoir léger et fêtard, tout nous parlait. Nous étions le nénuphar de Chloé qui rongeait son poumon mais nous nous esclaffions quand le philosophe-vedette Jean-Sol Partre entrait dans une salle de conférence à dos d’éléphant. Nous consolions Colin et caressions le caniche Dupont. La petite souris de L’Ecume des Jours nous faisait de la peine. Et quand Chloé est morte, elle a emporté un bout de notre cœur qui n’a jamais été cicatrisé. Comme celui de Boris un sale 23 juin 1959.

Pourtant, c’est la gaieté, la drôlerie, les canulars qui surnagent aujourd’hui encore dans un verre tiré du pionocktail.

Boris Vian est le seul centenaire qui nous a rendu nos seize ans.

Jean-Noël Cuénod

3 réflexions sur « Boris Vian, tu ne fais pas tes cent ans… »

  1. Eh bien, quasiment bloqué à la maison (ah, l’âge…) par le conarvirus, je vais en profiter pour relire l’Automne à Pékin et autres Vian.
    C’est pas de l’esprit de synthèse, ça ? Philippe R.

  2. Une fois encore: très bien, juste. Même si je suis « un vieux » pour toi jeune poèthomme…
    Je vais essayer de partager.

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