Pâques 2022 : le Christ malmené par ses Judas

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Le baiser de Judas peint Giotto (Wikimédia Commons)

Les Eglises semblent disposer d’une infinie réserve de clous pour crucifier le Christ. En cette Pâques 2022, elles se sont surpassées. En vérité, en vérité, je te le dis, le coq ne chantera pas que tu ne m’aies renié trois fois, disait Jésus à Pierre fondateur de l’Eglise. Le reniement a commencé tôt. Et ne cesse de se poursuivre. Le Christ n’a jamais manqué de Judas.

C’est Kirill, le patron du Patriarcat orthodoxe de Moscou, qui soutient « la guerre sainte » de Poutine en Ukraine. Il faut dire qu’il est gratiné, le Patriarche : ancien espion du KGB à Genève, affairiste qui se roule dans l’or, contrebandier de cigarettes en Irak (lire ici).

Ce sont les 40% de catholiques français qui ont voté pour des candidats d’extrême- droite, avec un pourcentage encore plus élevé pour les pratiquants. L’idéologie qu’ils approuvent dans les urnes se situe à l’exact opposé des préceptes de l’Evangile : J’étais étranger et vous m’avez accueilli (Mathieu XXV, 35). Et la Conférence des Evêques se mure dans un courageux silence (lire ici).

Côté protestant, ce n’est pas mieux. Le piccolo des réformés libéraux, tenants du protestantisme des Lumières, est couvert par la grosse caisse des évangéliques de style américain, trop souvent sectateurs de Trump. En braillant, ils ne cessent de brandir une Bible qu’ils n’ont jamais ouverte. Ou du moins s’ils l’ont ouverte, c’est avec l’intelligence fermée et le cœur bouclé à double tour. Comment peut-on concilier les Evangiles avec le grossier racisme de l’ex-président étatsunien ? (lire ici).

De l’universel au clan

Naguère encore, les discours haineux et discriminatoires n’étaient portés que par la petite part intégriste des fidèles. Petite mais bruyante. Et le bruit a un effet encore plus contaminant que le Covid. A mesure où les fidèles les plus modérés quittaient le navire, les éléments les plus toxiques ont élargi leur assise et il est arrivé au christianisme ce qui s’est produit avec l’islam : la religion, universaliste au départ, a été reléguée au rang de clan. Le message d’amour a été transmué en marqueur identitaire. Rien ne pouvait arriver de pire aux institutions chargées de porter l’Evangile.

Que ce soit chez les orthodoxes de Kirill, les cathos d’extrême-droite ou les évangélistes trumpolâtres, le processus est semblable. Le christianisme n’est plus le vecteur du récit des Evangiles mais une sorte de catalogue punitif du savoir-vivre sexuel. Car, voyez-vous, ces gens-là sont de véritables possédés du sexe, contrairement aux Evangiles qui n’en font pas un sujet essentiel.

L’obsession sexuelle

La mariage homosexuel, l’homophobie, tout acte non-conforme avec la position du missionnaire, voilà les ennemis de ces tordus. Comme si l’Eternel, créateur de l’Univers, allait se soucier de l’emploi fait par Madame ou Monsieur Tartempion de leurs organes génitaux !

En revanche, l’accueil de l’étranger à la dérive, de l’affamé de pain, de l’assoiffé de justice, nos Judas contemporains n’ont que faire de ces commandements du Christ. Ils ne cachent d’ailleurs pas leur détestation du pape François qui, trop souvent à leur gré, rappelle aux catholiques leurs devoirs face aux immigrés.

Pourtant, malgré toutes les trahisons, les mutilations, les guerres saintes et perverses, il reste cette parole prononcée par Jésus le Christ, avant de connaître l’épreuve de la mort : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. Cette flèche de feu a traversé les siècles, les continents et rien, pas même les Eglises, ne peut l’éteindre.

Le pardon aux Judas

Hors de l’Eglise, point de salut avertissait un Père de l’Eglise, Cyprien de Carthage. Aujourd’hui ce serait plutôt « dans l’Eglise, point de salut ». Le Christ, c’est l’interface entre la matière et l’esprit, la vie et la mort, c’est l’espérance lorsqu’il n’y a plus d’espoir, l’incarnation de la petite bonté qui fait de grandes choses. Il est au fond des cœurs, là où nul trêtre[1] ne peut l’altérer.

Avec cette exigence, le pardon : aux Judas, aux cathos lepénistes, aux évangéliques trumpolâtres, au patriarche Kirill. Oui, même lui. Pardonner ne signifie pas que la lutte contre ces maux soit délaissée. Au contraire. Mais sans pardon, point de cœur libre. Et sans cœur libre, point de justice.

Jean-Noël Cuénod

[1] Titre d’un roman de Vladimir Volkoff, coédité par Julliard et L’Age d’Homme

 

3 réflexions sur « Pâques 2022 : le Christ malmené par ses Judas »

  1. Merci, Monsieur Cuenod, pour ce très beau texte, que beaucoup d’entre nous auraient aimé écrire s’ils avaient votre talent.

  2. Quelle belle violence!
    Croyants ou pas nous sommes tous concernés toutes religions et tout athéisme confondus.
    Bien à toi.

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