Michel Bouquet, l’éclair du génie

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Michel Bouquet dessiné par ©Burlingue /Xavier Bureau)

Le Roi se meurt, il l’a tant joué ce rôle, plus de 800 fois…Et puis voilà, le roi Michel Bouquet est mort, mercredi 13 avril, âgé de 96 ans. Il semble dérisoire d’ajouter une pauvre larme de Plouc aux hommages qui se déversent dans les médias. Mais le souvenir d’une exceptionnelle soirée de l’an 2000 submerge les réticences. Ce n’est pas tous les jours que l’on est frappé par l’éclair du génie.

C’est un moment exceptionnel qui ne peut se vivre qu’au théâtre, par le rapport physique, fut-ce au sens amoureux, entre chaque molécule composant le public et le corps des artistes sur scène. Il s’est produit le 28 septembre 2000 à Forum Meyrin. A l’affiche : A torts et à raisons, du dramaturge britannique et sud-africain Ronald Harwood, pièce mise en scène par Marcel Bluwal.

L’auteur s’est inspiré d’un fait réel. Après la chute du IIIe Reich, les autorités d’occupation ont entamé un processus de dénazification pour tenter d’extirper les membres du NSDAP (Parti nazi) des sphères d’influence étatiques, judiciaires, culturelles, médiatiques de l’Allemagne.

Parmi les suspects interrogés figure l’un des chefs d’orchestre majeurs du XXe siècle, Wilhelm Furtwängler, qui a passé la Seconde Guerre mondiale à la tête du prestigieux Orchestre philarmonique de Berlin. Le maître n’a jamais appartenu au nazisme et tout indique qu’il n’approuvait pas la politique de Hitler. Il avait même défendu des artistes juifs menacés.

Toutefois, l’éclat de son nom et celui de l’Orchestre qu’il dirigeait rejaillissaient sur la propagande hitlérienne. On reprochait aussi au musicien d’avoir publiquement serré la main de Hitler à l’issue d’un concert.

Dès lors, Furtwängler a dû se plier aux interrogatoires menés par des militaires américains. Cela dit, à l’issue de cette enquête, le musicien a été lavé de tout soupçon et a pu reprendre le cours majestueux de sa carrière.

Le chef d’orchestre consigna les échanges entre son enquêteur et lui-même dans son journal qui a donc servi de matière première à Harwood pour écrire sa pièce.

Etourdissant face-à-face Michel Bouquet-Claude Brasseur

Ce soir-là à Meyrin, un étourdissant face-à-face confronte l’enquêteur, joué par Claude Brasseur, et Wilhelm Furtwängler, incarné par Michel Bouquet. D’un côté, un officier étatsunien, agent d’assurance au civil et amateur de vieux jazz style Dixieland ; de l’autre, le rejeton d’une grande famille de scientifiques berlinois, régnant sur la « Grande Musique » mondiale. L’un, agacé par ce Teuton qui se prend pour la Reine d’Angleterre. L’autre, énervé par ce petit bourgeois inculte qui vrombit autour de lui comme un frelon.

Mais un frelon, ça pique. Claude Brasseur décèle une faille dans le discours lisse et hautain de son vis-à-vis. Michel Bouquet se retourne vers le public, visiblement touché, cherchant à dissimuler un trouble fugitif.

Eclair de feu et de glace

Et c’est alors, dans ce léger mouvement de côté, que le comédien fulmine un regard de feu et de glace à la fois. Un éclair aussi violent que bref, projeté non seulement par les yeux de Michel Bouquet mais par tout son corps. La magie s’est produite en une seconde. Mais cette seconde vibre dans ma mémoire depuis ce 28 septembre 2000.

Comment un comédien peut-il ainsi porter à un tel niveau de maîtrise son intelligence, sa sensibilité et toutes les fibres de son corps pour créer un effet aussi puissant en un, c’est le mot, éclair ?

En poste à Paris, j’ai pu admirer cet artiste de la scène dans Le Malade Imaginaire, Tartuffe, L’Avare et Le Roi se meurt, ce guide du savoir-mourir – et donc du vrai savoir-vivre – élaboré par Eugène Ionesco. Peut-être que l’avoir autant joué, aura aidé Michel Bouquet à passer de l’autre côté du miroir…

Il reste en moi son éclair de génie.

Jean-Noël Cuénod

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