Surprise carrément divine à Tusson, envoûtant village charentais. Sous le titre Arts Singuliers Pluriels la Maison Marguerites-Maison du Patrimoine permet à 30 artistes d’exprimer leurs univers hors des autoroutes de la morne mode. C’est la vérité crue, cruelle et douce, éblouissante et ténébreuse des songes, des angoisses, des espoirs fous qui s’exprime et rend, malgré tout, l’âme heureuse.
Le Plouc aurait été bien en peine de trouver Tusson sur une carte de géographie. Pour découvrir ce lieu magique, sis au nord du département de la Charente, il a fallu l’impulsion donnée par l’ami Bernard Thomas-Roudeix. Admirateur inconditionnel de ce peintre et céramiste – qui participe à cette expo – Le Plouc ne pouvait que lui faire confiance (à visiter le site de l’artiste)
Maison Marguerites et Maison du Patrimoine sont logées dans l’ancienne demeure avec annexes et jardins de Marguerite d’Angoulême, la sœur de François 1er qui y a fait retraite au XVIe siècle. La Maison Marguerites est vouée à la promotion des artistes hors normes. La Maison du Patrimoine, elle, abrite un musée reconstituant la vie des temps jadis. La confrontation entre la modernité la plus engagée dans son époque et le passé le plus ancré dans le quotidien s’accomplit dans l’harmonie… Passer de l’une à l’autre comme un chat qui se faufile et c’est tout de suite la vie qui perdure et persiste.
De l’expo Arts Singuliers Pluriels, le regardeur sort ébloui par une telle profusion d’œuvres dont l’originalité doit tout au génie particulier des artistes et rien à la branchitude parisienne. Ouverte le 19 juin dernier, cette exposition fermera ses portes le 31 octobre.
Impossible d’en dresser un compte-rendu exhaustif. Le non-choix du Plouc entre ces multiples œuvres relève donc de l’aléatoire le plus arbitraire, voire de l’arbitraire le plus aléatoire.
TERRESTRE de Noémie Boullier
On n’entre pas dans cette œuvre comme dans un moulin. Il faut sinon montrer patte blanche, du moins soulever un rideau pour se glisser à l’intérieur d’un sas. Où est le tableau? Il n’y en a pas. Ah, si…Une ouverture rectangulaire dans la paroi prend le regard par la main. Apparaît alors un décors rendu encore plus lunaire par l’éclairage au ras du sol qui allonge les ombres. Une sorte de crèche hallucinée avec des personnages tout sauf chrétiens. C’est tout un peuple bizarroïde d’animaux humains, d’humains animalesques, d’arbres maigres, que le regardeur observe en surplomb, façon vue d’avion. Les oreilles des yeux captent l’illusion d’un brouhaha émané de cette scène. Un autre regardeur piétine devant le rideau. Quel emmerdeur! Hélas, les privilèges ne durent jamais longtemps…
L’EMMITOUFLĒ de Gabriel Sanfourche
Gabriel Sanfouche (1) assemble comme il respire tout ce qui l’inspire: végétaux découverts au fil de ses marches, objets chinés au gré des vide-greniers et autres ressourceries.
De tous ces éléments hétéroclites, l’artiste crée une univers peuplé de petits personnages qui sont autant de lutins gambadant sur les pelouses de votre imaginaire. Gabriel Sanfourche ne les emmaillote pas de concepts ou de symboles, ni ne délivre de messages comme il s’en explique dans le catalogue de l’exposition :
« Que signifient ces groupes de personnages qui semblent en attente, yeux ronds et bouche bée? Je n’en sais rien mais je suis heureux si certains y trouvent une force expressive, un peu d’humour et de poésie. »
1 A ne pas confondre avec Jean-Joseph Sanfourche (1929-2010) peintre, dessinateur, poète et sculpteur proche de l’art brut.
MARCEL PROUST de Rebecca Campeau
Dans le travail de Rebecca Campeau aussi, rien se perd et tout se recrée (son site: 3). Elle se définit ainsi« sculpteur textile » et « papiériste ». Avec des bouts de tissu et du papier, elle fait apparaitre des personnages réels ou imaginaires. Ou plutôt réels et imaginaires, tel ce Proust qui semble sorti d’un songe insomniaque à Combray. Son regard tendu vers le haut paraît appeler « Maman » qui tarde à venir déposer sur son front angoissé la perle fraiche d’un baiser. Mais ce Proust-là est adulte; « Maman » est au ciel désormais.
Quant au corps de l’écrivain, il est composé de ce magma de paperolles, à savoir ces ajouts incessants à ses manuscrits qui ont rendu chèvres une foultitude de typographes. C’est l’essence du divin Marcel qui est ainsi évoquées (le site de l’artiste).
LES RACINES DES ANCÊTRES de Catherine Legrand

Au premier plan « Les Racines des Ancêtres » de Catherine Legrand. Au second plan, deux tableaux de Judith Latino « La mère et la fille2 et « le génie et le lama » ©JNC_Beaurecueil-Forge de la Poésie
Nous voilà plongés vers l’origine des origines avec des ombres qui s’apprêtent à prendre forme humaine. Catherine Legrand travaille le papier mâché, le fer, le bois et divers objets issus d’improbables récupérations pour inventer ses personnages stylisés. « Inventer » dans les deux sens du terme. Le sens habituel: fabriquer quelque chose qui n’existait pas jusqu’alors. Le sens juridique: découvrir un trésor.
En créant ces foules de têtes sur des corps encore informes, l’artiste suscite cet étrange sentiment: la nostalgie d’un monde que nous n’avons pas pu connaître.
LES AFFINITÉS PRÉCAIRES de Nicolas Monjo
Il y a chez Nicolas Monjo un je-ne-sais-quoi de Mexicain. Sans doute les clichés colportés par les médias gringos sur le Mexique l’expliquent au moins en partie. L’artiste met en scène le caractère terriblement vivant, coloré, ironique, bordélique de tribus familiales partagées entre violence et tendresse. Ça gueule, ça rigole, ça délire. Et très joyeux à voir.
LE GUITARISTE À BRETELLES de Bernard Thomas-Roudeix
Naguère, Le Plouc avait qualifié ses peintures et les céramique d’ « art défiguratif ». Rien ne désobligeant, bien au contraire. Si Bernard Thomas-Roudeix défigure c’est pour mieux refigurer mais cette fois-ci sans les masques sociaux dont s’affublent les humains pour faire croire qu’ils sont propres sur eux.
Les tripes dissimulées sous la chair surgissent à l’air libre. L’humain doit vider son sac de peau avant de faire peau neuve.
Ainsi, ce guitariste à bretelles peut enfin jouer sa vie à tombeau ouvert.
L’humour et l’ironie irriguent les œuvres de BTR, non pas pour calmer de vieilles colères profondément enfouies mais au contraire pour leur insuffler une vigueur toute fraîche.
Ne rater donc pas cette expo car les trésors y abondent. Et en ces temps de passions tristes, vous en ressortirez joyeux.
Jean-Noël Cuénod
Pratico-pratique
– Exposition Arts Singuliers Pluriels- 30 artistes a typiques, 15 issus de la biennale 109 et 13 de Nouvelle Aquitaine, avec un hommage à Louis Chabaud et à Loren.
– Jusqu’au 31 octobre 2026
– Maison Marguerite-Maison du Patrimoine, route d’Aigre 16140 Tusson.
– Site: www.maison-marguerites.org
VIDEO
Plusieurs œuvres du sculpteur sur bois Hans Jorgensen figurent dans l’expo à Tusson. Cette vidéo évoque son travail qui dérange ceux qui s’arrangent avec l’actuel dérangement.





