Etat: de l’Aigle Impériale au pigeon numérique

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A quoi sert l’Etat en Europe? Il n’a plus accès au cœur de la puissance économique qui bat au rythme des groupes privés formant l’ Empire Numérique avec ses bataillons d’algorithmes prescripteurs commerciaux, sociaux et politiques. Les Etats sont même incapables de se protéger comme le démontrent les actuels vols de données. L’Aigle impériale est descendue de son perchoir pour rejoindre le pigeon numérique.

Des Etats dans les pays européens, il ne reste guère que les pompes et les apparats. Spectaculaires lorsqu’il s’agit d’anciennes puissances impériales comme la France ou la Grande Bretagne ou plus modestes à l’instar des vieilles démocraties de type helvétique. Mais dans tous les cas, les rutilantes façades ne cachent que des villages Potemkine. Les armures des Gardes Républicains et des Horse Guards sonnent creux.

Inconsistance tout azimut

Sur tous les grands sujets, les Etats se montrent inconsistants alors que l’une de leurs principales missions consiste à nous protéger. Face à la Russie toujours plus menaçante, les pays d’Europe ont bien décidé de se réarmer après des lustres d’inactivité militaro-industrielle. Mais ils le font en ordre dispersé. Des armes? Pour quelle armée? Commandée par qui? Composée de quelles troupes? Moralement, l’air du temps ne souffle guère en faveur de l’esprit de résistance.

Incantation et impréparation

Quant au dérèglement climatique, aucun Etat n’a sérieusement pris la mesure de la catastrophe. Les mégafeux – qui ont ravagé des régions entières en France, en Espagne, au Portugal et même en Belgique  – ont certes agit comme de vigoureux coups de pied aux fesses. Et les canicules qui bégayent ont encore ajouté quelques paires de baffes.

Mais comme d’habitude, la réponse des gouvernants relève de l’incantation médiatique qui ne convainc même pas leurs rares partisans. Et qui, surtout, révèle leur impréparation face à des évènements prévus depuis une trentaine d’années par les experts du climat.

Impuissance numérique

Troisième démonstration d’impuissance face au nouveau pouvoir de l’Empire Numérique, formé par les grands groupes privés qui dominent les nouvelles technologies.

Sur les promesses et les périls de l’Intelligence Artificielle, les Etats paraissent aussi démunis qu’une poule devant un clavier d’ordinateur. Il en va de même vis-à-vis des réseaux sociaux, ces postes avancés de l’Empire Numérique qui imposent leurs normes prétendument « éthiques » venues des Etats-Unis. Résultat: le moindre bout de sein découvert sur la reproduction d’une toile de maître est bien plus réprimé par les maîtres du Net qu’une diatribe raciste éructée par les cyberfachos à la Musk.

Les vols massifs de données numériques

L’inexistence des Etats s’est confirmée de façon manifeste lors des vols massifs de données numériques qui se poursuivent aujourd’hui encore.

A cet égard, la France est plus atteinte que d’autres, alors même que sa présidence et son gouvernement possèdent – sur le plan légal et théorique – des pouvoirs plus considérables que dans les autres démocraties. A l’évidence, « pouvoir légal et théorique » ne signifie plus « pouvoir réel »!

Selon Surfshark, entreprise de cybersécurité néerlandaise, la France occupe le deuxième rang mondial des pays victimes du cyberpiratage (40, 3 millions de comptes internet piratés), derrière les Etats-Unis (142,9 millions), mais devant l’Inde (28,3 millions), l’Allemagne (18,6 millions) et la Russie (12,9 millions).

Un gigantesque siphonage !

Le rapport annuel 2025 de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) révèle que l’an passé elle a enregistré 6 167 violations des données informatiques, soit une augmentation de 9,5% en un an. Ni les particuliers, ni les agences nationales, ni les entreprises privées (grandes et petites), ni les établissements publics ne sont épargnés. La liste des plus grandes victimes le démontre.

France Travail fut victime d’un piratage massif en 2024 concernant potentiellement 43 millions de personnes dont les données suivantes ont été corrompues: noms et prénoms, numéros de sécurité sociale, identifiants France Travail, adresses électroniques et postales, sans oublier les numéros de téléphone. Les trous dans la cybersécurité de France Travail lui ont valu une amende de 5 millions d’euros ordonnée par la CNIL.

– Viamedis et Almerys ont subi une vaste cyberattaque en février 2024 portant sur 33 millions de personnes. Ces deux organismes gèrent le tiers payant (qui permet aux assurés de ne pas avancer les frais médicaux) pour le compte de mutuelles et de complémentaires santé. A cette occasion, les informations compromises concernaient généralement l’état civil, la date de naissance, le numéro de sécurité sociale, le nom de l’assureur santé et les garanties du contrat souscrit.

– Free, l’opérateur de téléphonie, a connu pareil cyberassaut en octobre 2024, le pirate ayant siphonné les données d’environ 24 millions de contrats d’abonnés (Free et Free Mobile). Fait particulièrement ennuyeux: les IBAN – ces numéros internationaux uniques qui permettent d’identifier un compte bancaire – de certains abonnés figurent au nombre des données volées. A la suite d’une enquête menée sur les manquements de l’opérateur en matière de cybersécurité, la CNIL a infligé à Free et à Free Mobile une grassouillette amende de 42 millions d’euros.

Le fisc récemment cyberplumé à son tour! Ce n’est pas l’attaque la plus spectaculaire avec 678 000 particuliers et professionnels touchés. Mais c’est sans doute la plus lourde de conséquences puisqu’elle touche le centre même de l’Etat, à savoir la Direction générale des finances publiques (DGFiP). Les éléments suivants ont été piratés concernant ces 678 000 usagers: revenu fiscal de référence, quotient familial, taux de prélèvement à la source; raison sociale et SIREN et, très embêtant, des données cadastrales. En revanche, la DGFiP précise que les espaces personnels et professionnels ainsi que les identifiants et mots de passe des contribuables sont indemnes.

Reste l’élément le plus inquiétant de cet épisode: le cyberpiratage n’a pas été immédiatement bien interprété par la DGFiP. Ses systèmes de contrôle avaient, certes, détectés les intrusions et coupé les comptes touchés mais ils n’avaient pas tout de suite constaté le vol massif des données numériques. Vol qui a été revendiqué sur les réseaux sociaux par ses auteurs, un duo de pirates qui filoute sous le pseudonyme de « ZéroBytes ».

Preuve supplémentaire de la frénétique inaction du gouvernement : le Canard Enchainé de mercredi révèle que deux rapports officiels publiés en avril 2019 et en avril 2022 « invitaient les gouvernants à verrouiller les écoutilles de Bercy » (siège du Ministère de l’économie et des finances).

La CNIL a reçu une plainte contre la DGFiP dans ce contexte.

Et maintenant, l’Education Nationale, autre fleuron emblématique de l’Etat! C’est de nouveau « ZéroBytes »6 qui est à l’œuvre. Dans un message diffusé sur un forum du « dark web », le duo de cyberpirates se vante d’avoir absorbé 346 millions de lignes de données lors d’un piratage qui se serait déroulé « il y a de ça quelques semaines », selon leurs dires. A l’intention de l’Education nationale, « ZéroBytes » lance cette pique narquoise: « Vous m’aviez détecté, mais vous ne m’avez pas coupé. Je suis donc resté infiltré sous vos yeux ». C’est aussi ce qui s’est produit lors de l’épisode du fisc.

– « ZéroBytes »… qui est-ce? Deux jeunes internautes qui s’affirment de nationalité française- Leur motivation? Le fric. Les données qu’ils ont dérobées sont en train d’être vendues – « pour plusieurs milliers d’euros » – sur le « dark web » à des cybercriminels. Nantis de ces précieux renseignements, les malfrats disposent des armes nécessaires pour escroquer des entreprises ou des particuliers de la façon la plus efficace qui soit. Ou alors, ces données volées pourront servir aux usurpations d’identité qui pourriront la vie des victimes durant plusieurs années.

A quoi sert la politique?

Deux jeunes cyberpirates ont donc mis à mal les services les plus essentiels de l’Etat. Et face à cette humiliation que répondent les gouvernants? Rien ou pas grand chose, si ce n’est quelques coups de gueule qui se perdent dans le désert, image de leur actuelle crédibilité. Et n’attendez rien des candidats à la présidentielle, ils sont trop mobilisés par la contemplation intense de leur nombril électoral.

A quoi sert l’Etat? A quoi sert la politique? Face à l’Empire Numérique, avec ses potentats et ses escrocs, nous voilà bien faibles. La seule lueur d’espoir ne vient pas des actuels acteurs politiques mais dans cette vérité émise par les bouddhistes: tout est impermanence. Les Empires les plus puissants s’effondrent, les prédateurs les plus voraces s’écroulent et leurs ruines servent à la reconstruction.

Si, malgré le dérèglement climatique, l’humanité ne s’éteint pas, elle trouvera sans doute en elle-même les forces nécessaires pour créer d’autres types d’organisations collectives que les nôtres qui paraissent en voie d’explosion. La providence peut faire preuve d’une imagination qui, aujourd’hui, nous dépasse.

En attendant, nous allons en baver. Autant s’y préparer en se gardant à la fois de l’illusion et du désespoir.

Jean-Noël Cuénod

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