Oublié dans les amas de poussière d’une armoire aussi vieille que lui. Même les modes successives s’étaient abstenues à l’en extirper. Même pas délaissé, même pas méprisé. Non. Tout simplement effacé des mémoires. Ses moments de gloire sous les lustres de Versailles ou sur le velours d’une banquette de l’Orient-Express, plus personne ne les célébraient. Jusqu’à cet été caniculaire de 2026.
L’éventail tient aujourd’hui dans ses ailes froufroutantes une sacrée revanche sur un destin cruel. Les femmes l’ont redécouvert les premières. Rien de plus normal puisque jadis, c’était l’accessoire féminin par excellence. Titre d’un article de Connaissance des Arts : Une dame de qualité de l’Ancien Régime paraissant en société sans son éventail eût été plus que nue… Titre heureux puisqu’il unit, tout en nuances galantes, la bienséance et l’érotisme.
« L’homme à l’éventail »
Les canicules s’accumulant, les hommes les ont suivies. Les voilà qui s’éventent (même ceux en marcel) comme des marquises de chez Proust. La grâce et le raffinement en moins, bien sûr. Du côté de chez les mecs, seul le junker en dentelles Karl Lagerfeld savait s’en servir avec élégance.
Superbe exception faite des danseurs du Ballet Béjart Lausanne (BBL) interprétant « L’Homme à l’éventail », personnage central du ballet Mallarmé III chorégraphié par l’inoubliable Maurice Béjart sur la musique de Pierre Boulez (voir la vidéo ci-dessous). Ce rôle – qui fut notamment incarné par Julien Favreau, l’actuel directeur artistique du BBL – fait l’objet de transmission entre les générations de danseurs au sein de la compagnie lausannoise.
Le paysan nippon et la chauve-souris
L’actuelle bourinitude masculine ne fut pas toujours de saison, si l’on se réfère aux origines de l’éventail. Sous sa forme rigide, l’objet remonte aux Antiquités grecques et asiatiques. Il se présentait alors sous l’aspect d’un écran mobile, du genre chasse-mouche, et non pas sous celle de l’accessoire tel qu’il apparaît aujourd’hui.
Selon le site Univers du Japon, le véritable éventail pliant – le sensu – a été inventé au VIIe siècle après J.-C. dans l’Empire du Soleil Levant. D’après une légende, un paysan nippon aurait créé le premier éventail pliant en s’inspirant du mouvement des ailes de la chauve-souris.
Pendant l’ère Heian (794-1185), l’usage de cet accessoire était réservé aussi bien aux hommes qu’aux femmes appartenant à la haute Cour. Ce n’est qu’à partir de l’ère Edo (1615-1868) que le bon peuple a pu s’éventer avec cette chauve-souris portative. Dès cette époque, le Japon a commencé à exporter les éventails à l’étranger.
La stylique italienne déjà
Les Italiens, déjà maîtres de l’objet artisanal, s’y intéressent de près. A l’occasion des guerres que mène Louis XII en pays transalpins, les éventails italiens commencent à se répandre en France. Les parfumeurs de Louis XII se voient octroyer le privilège de les fabriquer et de les vendre.
Selon le Musée des Eventails à Paris, la mode n’a vraiment « pris » à Paris et dans la Cour qu’à l’occasion du mariage, fin 1600, d’Henri IV avec Marie de Médicis. Venant de Florence, la nouvelle Reine a donné forte impulsion à l’usage de l’éventail parmi les femmes de la Cour.
Dans ce tableau peint par Charles Martin, la Reine apparaît la main droite posée sur la tête de son fils, le futur Louis XIII, et la gauche portant un éventail, donnant à cet accessoire la majesté qui sera sienne désormais. Majesté qui se déclinera surtout au féminin.
Ce coquin de Brantôme!
C’est ce coquin de Brantôme (1540-1614), seigneur de Bourdeilles au cœur du Périgord très vert, qui a forgé en français, le mot « éventail ». En matière féminine, l’abbé commendataire(1) de l’Abbaye de Brantôme en connaissait un rayon; ce noble écrivain, auteur des Dames Galantes, étant aussi à l’aise avec les soudards sur les champs de bataille qu’avec les belles sous les baldaquins.
A l’initiative de Colbert, Louis XIV crée le 15 février 1678, la corporation des éventaillistes. A l’instar de nombreux métiers d’art, elle était composée de nombreux protestants. Lorsque le même Louis XIV a eu la désastreuse idée de révoquer l’Edit de Nantes – mettant fin à la liberté du culte réformé – nombre d’éventaillistes ont fui la France pour se réfugier en pays protestants. Qui ont profité de leur savoir, surtout à Londres.
En Suisse, après avoir été formé à Paris, Johannes Sulzer (1748-1794), a placé l’éventail au rang des Beaux-Arts (à lire cet article remarquablement documenté de l’historienne d’art suisse Murielle Schlup qui donne, en outre, d’autres dates concernent l’apparition de l’éventail en Europe).
Retour en France où l’art de l’éventail a surmonté l’écueil de la Révocation, s’est adapté aux Révolutions de 1789 et 1848, si bien qu’au XIXe siècle, la France devient le principal producteur en Occident.
Les peintres et les poètes le célèbrent
Au XIXe siècle et au début du XXe, l’éventail conquiert les peintres, notamment Edouard Manet, Auguste Renoir, Pissaro et ses 72 projets d’éventails, Paul Gauguin ainsi que les Nabis tels Maurice Denis. Les poètes s’y sont mis en lançant un genre particulier, les vers écrits sur les éventails en jouant sur les mouvements de leurs ailes. Ceux de Mallarmé et de Paul Claudel sont passés à la postérité. Citons, parmi bien d’autres, ce quatrain de Mallarmé:
Chaste jeu! voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
Qui de n’être éclos pour personne
Ne peut jaillir ni s’apaiser.
Baissons d’une octave. A l’époque, le brave Sully Prudhomme, rend à l’éventail un hommage appuyé dont le style hésite entre le cucul-la-praline et le prout-prout-ma-chère.
Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé
Le coup dut l’effleurer à peine
Aucun bruit ne l’a révélé.
Une touche surréaliste
Remontons à l’octave supérieure, l’éventail fait aussi partie des objets surréalistes. Aujourd’hui, la collagiste Nelly Sanchez, notamment, en administre la démonstration (voir l’illustration de tête). De même, l’écrivaine Nicole Goujon a rédigé un délicieux récit sur la rencontre imaginaire entre un éventail et le groupe surréaliste.
Après la Seconde Guerre, l’accessoire sombre dans les oubliettes de l’inutile…Trop vieille dame en voilette, mantille noire, pastille de menthe et tasse de thé-avec-un-nuage-de-lait-un-seul-sucre-merci.
Les canicules en série de 2026 lui redonnent donc des couleurs. Il se révèle fort pratique en s’aventurant dans des villes et villages accablés. Se plie, se déplie, se replie, se ploie, se déploie à votre gré, se coince aisément dans une poche ou un sac à mains, bien plus maniable qu’un ventilateur à piles. Et puis, comme brasseur de vents, tout le monde ne peut pas se payer un Macron portatif ou autre menuisier en langue de bois.
Dimension érotique et spirituelle
L’éventail présente aussi une dimension érotique et spirituelle. Il voile et dévoile. Un coup, tu me vois; un autre, je disparais à ta vue; tu en es peiné? Me revoici; tu parais trop sûr de toi? D’un coup d’éventail je m’efface. Suis-moi dans ce jeu. Ou alors je te chasse de ma vue.
Il existait d’ailleurs un langage de l’éventail, élaboré sans doute par la succursale londonienne d’une manufacture d’éventails fondée à Paris en 1827. Exemple donné par l’historienne Murielle Schlup: si la dame désignait sa joue gauche avec son éventail fermé, elle donnait à l’heureux élu en face d’elle ce précieux code: Je vous aime.
A contrario, d’autres gestes signifiaient au soupirant que la dame ne soupirait plus devant son image, sauf d’agacement. Et qu’il était temps pour lui de s’effacer. Un coup d’éventail pouvait faire plus de dégâts dans les cœurs que sur un vase de verveine à la Sully Prudhomme.
Objet polysémique, il symbolise aussi cette Vérité des vérités qui se voile et dévoile, face à l’adepte qui cherche. Jusqu’à ce qu’il comprenne: c’est lui qui se voile la face; ce qu’il cherche et recherche se trouvant en lui.
A André Breton, ces mots de la fin extraits d’Arcane 17:
Dans la jungle de la solitude, un beau geste d’éventail peut faire croire à un paradis.
Jean-Noël Cuénod
1 Abbé séculier, bien sûr…Qu’on se rassure.
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