Théâtre : le Tartuffe de Fau prêche le vrai

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Théâtre de la Porte Saint-Martin. Un Tartuffe en rouge et noir.

Par son génie Molière parvient à déceler ce qui traverse les siècles dans les rapports sociaux en permanente mutation. Le Malade Imaginaire se porte toujours comme un charme. Quant à Tartuffe, la mise en scène de Michel Fau (qui joue aussi le rôle-titre) au Théâtre de La Porte Saint-Martin démontre à quel point, il reste un personnage-clé au XXIe siècle.Bien sûr, tout le monde a les yeux braqués sur Michel Bouquet – il aura 92 ans le 6 novembre – qui campe un Orgon plus borné que jamais. Mais pour impressionnante qu’elle soit, cette performance ne devrait pas masquer ce qui fait la justesse du parti-pris de Michel Fau. Les décors baroquissimes d’Emmanuel Charles (assisté par Emilie Roy) font allusion au XVIIe siècle mais leur grandiloquence peut caractériser toutes les époques. Il en va de même pour les costumes de Christian Lacroix (assisté par Jean-Philippe Pons) qui évoquent l’Ancien Régime sans pour autant s’y appesantir. Costumes, décors et mise en scène n’occultent pas le contexte historique de l’œuvre, tout en lui ménageant les ouvertures nécessaires pour que le spectateur se dise : « Mais enfin, Tartuffe, c’est le portrait craché de mon voisin ! »

Réussite de Michel Fau en tant que metteur en scène, donc. Et même constat pour son travail d’acteur. Le rôle-titre est d’autant plus malaisé à incarner que Molière lui a réservé de longues plages d’absence. L’acteur doit faire en sorte de donner une telle épaisseur à son personnage que sa présence reste palpable lorsqu’il n’est plus sur scène. Fau a relevé ce défi. Impossible d’oublier la figure chafouine de ce Tartuffe, une figure qui, si l’on ose dire, appelle les coups de pieds aux fesses.  Michel Fau prêche le vrai en réunissant en lui la masse des bigots gouroutiques, d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui, de naguère et de jadis. En se drapant dans sa toge de soie rouge cardinalice, il les enrobe tous.

Les autres acteurs – Juliette Carré (la mère d’Orgon), Nicole Calfan (sa femme, Elmire), Bruno Blairet (Cléante), Georges Bécot (l’huissier), Alexandre Ruby (le fils d’Orgon, Damis), Dimitri Viau (L’Exempt) ­– sonnent au diapason. Un bémol majeur pour Christine Murillo, pétulante et maternante Dorine. Les deux plus jeunes acteurs – Justine Bachelet (Marianne, la fille d’Orgon) et Aurélien Gabrielli (Valère, le prétendant d’icelle) – ont moins convaincu Le Plouc. Comme il arrive souvent aux acteurs de leur âge, la diction est imparfaite et la voix, mal posée. Le contraste avec les comédiens plus chevronnés est saisissant.

Théâtre politique au sens le plus élevé

Le Tartuffe est une pièce politique au sens le plus élevé – et même aérien – du terme. Elle est même révolutionnaire sous bien des aspects en ce qu’elle renverse les rôles sociaux, alors même que son auteur était le protégé de Louis XIV qui fit de l’Etiquette la clé de voûte de son pouvoir. Comme souvent chez Molière, les domestiques tiennent une place inversement proportionnelle à celle qu’ils occupent dans cette société plus fixée que figée. C’est Dorine qui est la gardienne du bon sens et s’évertue à défendre les intérêts de la famille. Elle n’hésite pas à houspiller, à bousculer, à railler son maître. D’ailleurs, les femmes ont le beau rôle, à l’instar d’Elmire qui déploie toute l’étendue de sa finesse pour déciller les yeux d’Orgon, son mari, et confondre Tartuffe.

Alors que les hommes apparaissent englués dans leur crétinisme (Orgon), leur cynisme (Tartuffe) et leur impuissance verbeuse (Cléante), Dorine et Elmire agissent, manipulent les marionnettes mâles et triomphent.

La scène finale est particulièrement parlante. Orgon se désole d’avoir fait donation de sa maison au Gourou lubrique qui a pris pour complice, la justice personnifiée par le mal (ou trop bien) nommé Monsieur Loyal, huissier de son état. C’est alors que le représentant du Roi transcende l’acte judiciaire pour chasser l’injustice et embastiller Tartuffe.

Bien entendu, Molière se devait de caresser son Louis XIV dans le sens du poil de perruque et donner ainsi à celui qui le protégeait les gages nécessaires pour demeurer en Cour. Mais cela va beaucoup plus loin. Dans toute cette pièce où il n’est question que de Lui, Dieu n’intervient jamais. Nulle statue du Commandeur mise en mouvement par l’Eternel pour rétablir la justice, comme dans Don Juan. Certes, le Roi est de droit divin mais il reste un humain. Et c’est lui, royal mortel, qui se substitue à Dieu pour faire justice. A l’époque, une telle idée est explosive. Louis XIV, bien qu’il appréciât fort la pièce, l’avait interdite de représentation publique pendant cinq ans et Molière dut en rédiger une nouvelle version.

Il est aussi remarquable qu’aucun homme d’Eglise ne vienne porter contradiction à l’imposteur. Celui qui tient le rôle du bon chrétien sage et aristotélicien n’est pas un prêtre mais un laïc, Cléante, le beau-frère d’Orgon. Ce sont donc les humains qui tiennent tout en main dans leur sphère d’activité. En cela, Molière met en scène les paroles de l’Evangile, « rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César ». Mais l’Eglise officielle se souciait de l’Evangile comme de sa première chasuble. Elle ne visait qu’à se maintenir au pouvoir. L’institution ecclésiastique aurait pu se satisfaire de la peinture d’un dévot hypocrite. Mais le fait d’être ainsi écartée de l’acte final où justice est faite, avait de quoi la bouleverser. Cent-vingt ans après la création finale de la pièce (1669), c’est la France puis l’Europe qui seront mises cul par-dessus tête.

Jean-Noël Cuénod

Le Tartuffe – Théâtre de la Porte Saint-Martin – Paris – Renseignement : https://www.portestmartin.com

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