Le Sapeur Jupiter au pied du mur du 5 Décembre

mur-5 décembre-France-Macron-grèves-retraiteLe calendrier n’affiche pas encore «5 décembre» que ce jour devient déjà date historique. Il se transforme même en «Mur» au pied duquel Macron se voit contraint une fois de plus de jouer les Sapeurs Jupiter. L’image du mur choisie par les médias pour qualifier la future grève des transports et des enseignants illustre bien l’impasse dans laquelle se trouve la France.La moustache de Philippe Martinez a sa courbure des mauvais jours : baromètre infaillible annonçant la tempête sociale. Mais au-delà de la grève qui affecte les airs, le rail, la route, c’est la Ve République qui ne roule plus.

La même scène revient à la manière d’une pièce de théâtre basée sur le comique de répétition : comme le Sapeur Camember[1], le Sapeur Jupiter creuse un trou pour en boucher un autre et ainsi de suite. Sorte de mouvement élyséen à fonction perpétuelle. Elu sur un programme de réduction du déficit public afin que la France redevienne crédible sur la scène européenne, Emmanuel Macron a fait l’inverse en injectant 17 milliards d’euros (au moins) pour calmer les Français atteint de «giletjaunisse» aiguë.

mur-5 décembre-sapeur-jupiter-grèves-retraiteL’inégalité dans les égoïsmes

Voilà maintenant que sa réforme des retraites doit franchir ce Mur du 5-Décembre. Au départ, l’idée paraissait, sinon réjouissante, de moins logique. Les papy-boumeurs étant pléthoriques, les générations suivantes l’étant moins, les retraités ayant le culot de vivre plus longtemps qu’avant et la France comptant 42 régimes de retraite différents avec de fortes inégalités entre eux, il fallait «faire quelque chose», notamment en supprimant les régimes spéciaux.

Pourtant, cela fait quelques quinquennats et septennats que les gouvernants promettent de «faire quelque chose». Mais pour aussitôt tourner casaque dès que la menace des grèves se lève à l’horizon du pouvoir.

Aujourd’hui, une partie des assurés sociaux, notamment les cheminots et les employés des transports publics, savent qu’avec la réforme qui se dessine, ils perdront leurs régimes spéciaux et tous les avantages qu’ils leur procurent. D’où la réaction de ce secteur des transports qui peut recourir à son redoutable pouvoir de bloquer des villes entières, voire toute la France. Comme le sentiment de faire nation commune s’étiole, aucune catégorie sociale n’est prête à sacrifier son sympathique régime spécial sur l’autel de l’Egalité. D’autant plus que les citoyens les plus riches ont la possibilité d’aller se faire voir ailleurs, sous des cieux plus argentés, contrairement à des cheminots ou à des conducteurs de métro coincés en France.

Toutes les catégories sociales sont atteintes par l’égoïsme corporatiste mais certaines peuvent l’exprimer de façon plus efficace que d’autres. Le Mur, le Mur vous dis-je ! Le Mur sur lequel les gouvernements se cognent et vers lequel ils dirigent leur pays.

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La moustache-baromètre de Philippe Martinez pointe sur « tempête sociale »

Une désindustrialisation qui vient de loin

Le Sapeur Jupiter continue à payer des décennies de mauvaise gestion et d’absence de réformes, à commencer par le trop long règne de Jacques Chirac ; en douze ans (1995-2007) le feu président n’avait rien entrepris de majeur pour adapter son pays au nouveau type de capitalisme financier et global qui impose sa loi sur la planète. Or, la conjoncture économique, plus favorable à son époque qu’aujourd’hui, le lui aurait permis. En 2003, la Suisse avait adopté sa politique dite du «frein aux dépenses» qui lui a permis de réduire considérablement sa dette publique sans ralentir sa croissance économique, ni entamer le pouvoir d’achat de ses citoyens.

Seulement voilà, dès que la France prenait des décisions pour relancer son activité économique, ces mesures profitaient surtout à la Chine, à l’Allemagne ou à d’autres pays exportateurs. La France ayant perdu une grande partie de son industrie, elle avait moins de biens que les autres à proposer à ses citoyens. Cette désindustrialisation remonte à une quarantaine d’année. Le secteur de l’industrie avait déjà perdu plus de 500 000 emplois sous la présidence de Giscard d’Estaing (1974-1981) (lire à ce propos Atlantico:https://www.atlantico.fr/decryptage/3212169/desindustrialisation–quoiqu-on-vous-en-ait-dit-recemment-la-spirale-infernale-de-l-industrie-francaise-n-a-pas-ete-enrayee-jean-yves-archer-)

La France devrait donc produire des efforts colossaux pour rétablir la situation. A première vue, les institutions de la Ve République sembleraient plus aptes que d’autres à provoquer et maîtriser ce sursaut. Avec un exécutif fort, un président monarque, une majorité parlementaire obligée de suivre le gouvernement pour ne pas risquer la dissolution et l’absence de démocratie directe, le pouvoir présidentiel dispose de tous les leviers de commande.

Ce n’est pas le cas dans la plupart des autres pays, notamment en Allemagne où le gouvernement doit partager le pouvoir avec le parlement et les Länder et encore moins en Suisse où le Conseil fédéral vit dans l’angoisse quasi-quotidienne d’affronter initiatives et referenda populaires. Pourtant tant l’Allemagne que la Suisse ont pu à temps mener ces politiques conjoncturelles[2] que les présidents français ne sont pas parvenus – et ne parviennent toujours pas – à implanter dans leur pays.

Ah, ce «caractère gaulois» ! 

Macron et ses épigones tentent d’expliquer cette impuissance par un hypothétique «caractère gaulois» qui rendrait les Français rétifs à tous changements, une sorte de peuple d’Astérix qui résiste encore et toujours à tout ce qui peut changer ses petites habitudes.  Au pied de ce rocher que rien n’érode les marées réformatrices seraient donc condamnées à mourir.

Les scientifiques seraient bien en peine d’identifier dans l’ADN des Français ce gêne râleur qui en ferait des êtres à part dans l’humanité ! Après tout, ils ont toujours su s’adapter au fil de leur longue histoire.

Le problème ne se situe évidemment pas à ce niveau fantasmatique. Il paraît désormais impossible de ne pas se poser la question des institutions de la Ve République qui offrent tellement de pouvoirs à un seul homme qu’il en est paralysé.

La notion de pouvoir fort n’est viable que dans une dictature par la censure de l’information et la répression de toute opposition. Et encore, l’Histoire nous montre que toutes les tyrannies se sont effondrées. Certaines ont duré plus longtemps que d’autres, c’est tout.

Pouvoir fort perclus de faiblesses

Mais dans une démocratie, le pouvoir fort est condamné à l’impotence. Il peut servir un bref moment dans des circonstances exceptionnelles – la Ve République a permis à de Gaulle de sortir la France de la guerre d’Algérie – mais dès le retour à la normale, il devient pathogène.

Investi de tous les pouvoirs, le chef de l’Etat est sommé de faire des miracles par un peuple que ses institutions ont rendu infantile.

Comme la France n’est pas Lourdes, ni le président, la Sainte Vierge, la déception devient inéluctable et se mue en frustration puis en colère sociale à répétitions. La répression policière est certes rude mais cette violence demeure limitée, malgré les blessures graves qui ont affligé nombre de « Gilets Jaunes ». La France reste un Etat de droit. La presse n’est pas muselée, les réseaux sociaux encore moins, les opposants ne sont pas embastillés. Dès lors, le régime présidentiel est contraint régulièrement de reculer face à ces flambées. D’où l’absence de solutions ; absence que des discours de plus en plus inaudibles tentent vainement de combler, absence qui augmente encore plus les frustrations populaires.

Les grands médias et la majorité de la caste politique rejettent toute prise de conscience du caractère néfaste de la Ve République sous prétexte qu’elle a assuré la stabilité gouvernementale contrairement aux précédentes constitutions républicaines. Mais à quoi sert cette «stabilité gouvernementale» si l’exécutif est réduit à l’impotence par trop de pouvoirs ?

Le «grand débat» avorté 

Une nouvelle Constitution ne s’improvise pas. Elle devrait être le fruit d’une longue réflexion de tout un peuple rendu enfin à son état d’adulte. Avec son «grand débat» avorté, le président Macron a démontré qu’il n’avait ni l’envie ni la capacité de lancer ce processus. Les « Gilets Jaunes » avaient eu quelques lueurs à ce propos mais leur mouvement a sombré dans l’incohérence et la violence de ceux qui préfèrent les montées d’adrénaline à la descente dans les besognes du militantisme. Désormais, c’est au peuple de trouver en lui les forces nécessaire pour exiger cette vaste remise en question républicaine.

Jean-Noël Cuénod

[1] Héros d’une célèbre bande dessinée créée par Christophe à la fin du XIXe siècle et remis à l’honneur par la revue La Bougie du Sapeur qui a pour caractéristique de ne paraître que tous les 29 février. 2020 étant une année bissextile, on se réjouit de la revoir.

[2] Base constitutionnelle de la politique conjoncturelle de la Confédération Suisse (Art. 100 de la Constitution fédérale)

  1. La Confédération prend des mesures afin d’assurer une évolution régulière de la conjoncture et, en particulier, de prévenir et combattre le chômage et le renchérissement.
  2. Elle prend en considération le développement économique propre à chaque région. Elle collabore avec les cantons et les milieux économiques.
  3. Dans les domaines du crédit et de la monnaie, du commerce extérieur et des finances publiques, elle peut, au besoin, déroger au principe de la liberté économique.
  4. La Confédération, les cantons et les communes fixent leur politique budgétaire en prenant en considération la situation conjoncturelle.
  5. Afin de stabiliser la conjoncture, la Confédération peut temporairement prélever des suppléments ou accorder des rabais sur les impôts et les taxes relevant du droit fédéral. Les fonds prélevés doivent être gelés ; lorsque la mesure est levée, les impôts et taxes directs sont remboursés individuellement, et les impôts et taxes indirects, affectés à l’octroi de rabais ou à la création d’emplois.
  6. La Confédération peut obliger les entreprises à créer des réserves de crise ; à cette fin, elle accorde des allégements fiscaux et peut obliger les cantons à en accorder aussi. Lorsque les réserves sont libérées, les entreprises décident librement de leur emploi dans les limites des affectations prévues par la loi.

 

3 réflexions sur « Le Sapeur Jupiter au pied du mur du 5 Décembre »

  1. Que de vérité dans cet article, en effet nos dirigeants sous prétexte de ne pas froisser l’électorat, n’a depuis plusieurs décennies que repousser les réformes qui sont indispensables à notre pays.
    Le consumérisme, le corporatisme, sont les deux mamelles de la France moderne.
    Bien entendu nous pourrons continuer dans cette direction, mais les générations d’aujourd’hui et de demain devront prendre conscience de l’immaturité et de l’égoïsme de leurs parents. Effectivement notre président joue au sapeur Camembert, mais qu’elle autre solution immédiate. Je souhaite que ces réformes soient conduite jusqu’au bout, car sans cela, nous aurons des lendemains de peine et de chagrin. Les riches iront voir ailleurs , les classes moyennes seront encore compressées et les plus pauvres continueront de s’appauvrir .

  2. Tes analyses sont d’une rare justesse.
    Une variante des trous du sapeur Camembert est :
    déshabiller Pierre pour habiller Paul.

    Figures-toi que j’ai fait dans le passé des dessins pour La Bougie du Sapeur.

    Amitié à vous deux
    Xavier

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