Jacques Chirac, l’homme qui aimait les gens

chirac-décès-FranceExemple de longévité sous les ors de la République, l’ancien président français incarnait toutes les contradictions de son pays.


Jacques Chirac vient de s’éteindre à Paris à l’âge de 86 ans. Impopulaire lorsqu’il détenait le pouvoir, l’ancien président de la République était devenu l’une des figures les plus appréciées des Français. Ce n’est pas le seul paradoxe d’un homme qui a les cultivés avec un soin tout particulier.
Sa longévité sous les ors de la République – pendant 40 ans, un mois et dix jours, sans discontinuer ! – en dit aussi long sur la difficulté des élites françaises à se renouveler. Jacques Chirac a obtenu son premier poste ministériel à 35 ans, le 6 avril 1967, comme secrétaire d’Etat aux Affaires sociales du gouvernement Pompidou, sous la présidence du général de Gaulle. A ce titre, il a négocié avec les syndicats ouvriers, les accords de Grenelle qui ont mis fin à la révolte de Mai-68. Durant les émeutes, le jeune secrétaire d’Etat se déplaçait dans Paris armé d’un révolver dissimulé dans une poche de son veston, à en croire ses mémoires. Depuis, le boulimique Chirac (recordman de la dégustation des saucissons aux Salons de l’Agriculture) a trusté les portefeuilles dans divers gouvernements, conquis la mairie de Paris, dirigé le gouvernement à deux reprises, avant d’atteindre son but, devenir président de la République du 17 mai 1995 au 16 mai 2007.

Le « Bulldozer » de Pompidou

S’il est né à Paris le 29 novembre 1932 dans le Ve arrondissement, le petit Jacques a évolué dans une famille très attachée à la Corrèze, ce qui permettra au futur politicien d’y établir un fief solide. «Monté» à la capitale après son mariage, le père de Jacques Chirac, y a suivi une brillante carrière dans la banque, puis l’aéronautique ; il sera l’ami et l’homme de confiance de l’avionneur Marcel Dassault. Ce dernier, devenu le numéro un de l’aéronautique française, mettra le pied à l’étrier du «petit Jacques» devenu grand (1,90 mètre !) en le présentant à Georges Pompidou. Séduit par le dynamisme, l’entregent mais aussi le courage de ce jeune énarque – qui s’est porté volontaire pour combattre en Algérie en tant que lieutenant – le futur président et alors premier ministre en a fait son «bulldozer» comme il aimait à le surnommer.
Premier ministre à deux reprises, Jacques Chirac a éprouvé de la peine à imposer vraiment sa politique. La réforme-phare du septennat de Giscard d’Estaing, la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse, a été attribuée au président et, surtout, à la ministre de la Santé Simone Veil. Il n’empêche, Chirac soutiendra vigoureusement cette dernière face aux nombreux députés gaullistes qui avaient multiplié les virulentes attaques personnelles contre elle.
En tant que chef du premier gouvernement de cohabitation, de 1986 à 1988, s’il a mené à bien les privatisations de la plupart des entreprises d’Etat, son action a été habilement contrecarrée par le président socialiste François Mitterrand qui, finalement, sera réélu après avoir terrassé «son» premier ministre en 1988 . Sept ans plus tard, Chirac a pris sa revanche sur le sort en entrant enfin à l’Elysée.

Chirac et son mince bilan présidentiel 

Comme chef de l’Etat, Jacques Chirac peut se targuer d’avoir évité à la France de sombrer dans la catastrophique guerre en Irak. Cette position avait replacé la France sur le plan diplomatique, notamment dans le monde arabe et en Afrique. De même, restera dans les mémoires, son remarquable discours tenu le 16 juillet 1995 dans lequel, pour la première fois, un président de la République reconnaît la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs sous l’Occupation.
Ses deux réformes les plus emblématiques sont moins convaincantes. Le passage du mandat présidentiel de sept à cinq ans a accéléré la vie politique qui, ce faisant, est devenue encore plus chaotique qu’auparavant, comme l’ont démontré les quinquennats Sarkozy et Hollande. Quant à la suppression du service militaire obligatoire, nombreux sont ceux qui, à droite comme à gauche, regrettent cette «corvée civique» qui a souvent servi d’intégrateur social aux enfants d’immigrés.
En outre, deux de ses initiatives politique ont tourné au désastre. En 1997, il a dissous l’Assemblée nationale et fait sombrer sa majorité, ce qui l’a contraint à «cohabiter» pendant cinq ans avec le premier ministre socialiste Lionel Jospin. En 2005, il a perdu son référendum concernant la Constitution européenne.
En fin de compte, le bilan présidentiel de Jacques Chirac se révèle plutôt mince. Surtout si on le compare à celui de Pierre Mendès-France, chef du gouvernement français en 1954, qui en sept mois et 19 jours, a terminé la guerre d’Indochine, étouffé dans l’œuf le soulèvement de la Tunisie en amorçant son indépendance, lancé la première politique d’aménagement du territoire, développé la recherche atomique, décidé des grands programmes de construction de HLM. Preuve qu’avoir du temps n’est pas forcément une bonne chose pour un homme d’Etat.
Triste fin et grande popularité
Après son départ de l’Elysée, Jacques Chirac a donné des signes de vieillissement et de maladie. Il a dû subir l’humiliation, le 15 décembre 2011, d’être le premier ancien président à être condamné en justice (deux ans de prison avec sursis dans l’affaire des emplois fictifs à la Mairie de Paris). En outre, la presse a publié régulièrement les petites phrases assassines que distillaient à son propos, Bernadette Chirac, l’épouse souvent délaissée durant les belles années du pouvoir. Malgré, ou plutôt, grâce à ces malheurs, Jacques Chirac occupe toujours une grande place dans le cœur des Français. Pourquoi ?
Le fait que les Français n’aiment leurs dirigeants que lorsqu’ils ne sont plus au pouvoir n’explique pas tout. L’ancien président Giscard d‘Estaing, malgré un bilan politique supérieur à celui de Chirac, est très loin d’être aussi populaire que son ancien premier ministre.  Les raisons de cette affection tardive sont multiples mais tiennent sans doute au fait que tout au long de sa vie, Jacques Chirac a épousé les contradictions de son pays.
Proche du Parti communiste au début 1950, puis chaud partisan de l’Algérie française quelques années plus tard, Chirac a, tour à tour, été interventionniste, libéral, conservateur et social-démocrate, jovial compagnon et tueur politique, gourmand et séducteur, un peu magouilleur mais brave homme. Les Français se sont donc reconnus dans ce personnage contrasté et sympathique. Surtout, ils ont perçu que Jacques Chirac aimait les gens et que cette affection n’était pas seulement un «truc» de comédien politique.
Jean-Noël Cuénod

1 réflexion sur « Jacques Chirac, l’homme qui aimait les gens »

  1. Comme tout cela est fort bien « historié ». La rigueur helvétique toujours présente. Cela nous change du bal des faux-culs dont les maîtres de danse sont légion, le bouquet final appartenant naturellement au monde politique.

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