Funérailles d’empereur romain pour Bernard Tapie

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©CLEMENT MAHOUDEAU / AFP

Bernard Tapie a eu droit à des funérailles d’empereur romain, en deux étapes. A Paris et à Marseille, sa ville de cœur, qui lui a ménagé un triomphe à la mesure de la démesure de l’antique Massilia.  Décédé dimanche des suites de ses deux cancers (estomac et œsophage), Tapie s’est payé une sacrée revanche post-mortem sur ses déboires judiciaires.

Première étape : messe en son hommage à l’église Saint-Germain-des-Prés où politiques, vedettes du sports, du cinéma et autres «people» se sont pressés sur les bancs. A la sortie, son cercueil a été porté par de proches amis dont le cinéaste Claude Lelouch, l’ancien ministre d’Etat Jean-Louis Borloo et Basile Boli, « mon Basilou », l’auteur du but de la tête contre Milan qui a donné à la France, en général et à l’Olympique de Marseille (OM), en particulier, leur seule Coupe d’Europe des Clubs Champions (l’ancêtre de la Ligue des Champions).

De Paris à Marseille

Seconde étape : à Marseille, les funérailles de l’ancien président de l’OM ont pris un tour spectaculaire. Oubliée la grève des éboueurs. La dépouille a été acheminée de Paris dans un véhicule immatriculé « 13 » soit le numéro du Département des Bouches-du-Rhône auquel appartient la Cité phocéenne.

Semble-t-il, rien n’a été laissé au hasard dans ces funérailles. Il s’agissait de retracer le parcours du petit gars de la banlieue de Paris jusqu’à son arrivée au lieu de ses triomphes, Marseille, qui fut plus que sa ville d’adoption…

Marseille qui est aussi plus qu’une ville, une sorte de pays en lui-même, adossé aux Calanques – qui la séparent de cette France à laquelle elle se refuse d’appartenir tout à fait –, le regard portant loin vers la mer. Pays à la fois magnifique et pitoyable, cité des princes et des gueux, capable du pire et même du meilleur. Comme Tapie.

Et à la 44e minute, le cercueil…

Jeudi, assis sur les gradins du Stade-Vélodrome, les supporteurs marseillais – tous habillés de noirs avec l’écharpe aux couleurs blanc-azur du club – ont assisté à la retransmission de la fameuse finale Olympique Marseille-Milan AC (1-0) de mai 1993. A la 44e minute, au moment où Basile Boli marquait le but de la victoire, le cercueil fait son entrée dans le stade pour y être placé au centre du terrain. Chants de victoires. Acclamations.

Puis, le cercueil quitte le stade sous les applaudissements, ponctués de jets de fumigène qui, pour l’occasion, se substituent aux vapeurs des encensoirs.

Vendredi, c’est encore la ferveur populaire qui accompagne le défunt et ses proches en procession entre le Vieux-Port et la Cathédrale de la Major où est célébrée la messe de ses obsèques à 11 heures.

N’en fait-on pas trop ?

A la sortie du cercueil, les grandes orgues de la Cathédrale ont joué We are the Champions de Queen qui ponctue les victoires sur la planète Foot. Une victoire sur la mort. Et peut-être sur l’oubli. Bernard Tapie repose désormais au cimetière de Mazargues dans les quartiers sud de Marseille.

Ces funérailles impériales inscrivent un point final en forme de feu d’artifice à une vie qui a presque tout connu des honneurs et des déshonneurs. Toutefois, leur ampleur, leur côté tout de même extravagant ont de quoi étonner. N’en fait-on pas trop pour un homme qui a eu ses moments fastes mais qui a été traîné en prison, a laissé de cruels souvenirs aux ouvriers d’usines reprises par lui, s’est livré aux magouilles, aux manipulations, aux mensonges ?

La France aime enterrer ses « bad boys »

N’en fait-on pas trop, disions-nous ? La question n’est pas là. Le charisme de Tapie submerge ses nombreux travers. Après tout, François Mitterrand et Johnny Halliday n’étaient ni l’un ni l’autre des prix de vertu. Or, ils ont eu droit à la ferveur populaire lors de funérailles exceptionnelles.

Sans doute, la France enterre-t-elle avec faste ses « bad boys » pour les remercier de l’avoir fait rêver, de l’avoir projetée, un bref instant, un peu plus haut qu’elle-même. Le « bad boy » c’est le gars qui ose ce que vous n’avez jamais osé faire. Vous êtes admiratifs lorsqu’il gagne. Et impitoyables lorsqu’il perd. Ses victoires vous vengent des couleuvres que vous devez avaler tous les jours. Ses défaites vous donnent raison de n’avoir, finalement, pas osé suivre son exemple. A tous les coups, vous êtes gagnants avec un « bad boy ». Il vous venge et vous console. D’où cette aura qui prend encore plus d’ampleur avec sa mort, grâce à la nostalgie qui oint le passé d’huile sacrée.

Paris raisonne Marseille foisonne

Ajoutons la dimension proprement marseillaise pour comprendre cet adieu retentissant. De toutes les villes françaises, Marseille est la seule à n’être pas construite sur le modèle parisien, avec son centre bien délimité et ses cercles socio-culturels qui repoussent toujours plus loin la pauvreté.

Marseille, bien plus étendue que Paris, sème des centres un peu partout. Sa pauvreté, elle est contenue en ses murs, en ses quartiers nord. Paris raisonne. Marseille foisonne. L’une définit les règles. L’autre les transgresse.

Dis-moi quel foot tu pratiques et je te dirai qui tu es. Malgré sa collection de vedettes surpayées, le PSG reste un corps étranger à Paris. A Marseille, rien de tel. L’OM est le lieu de toutes les passions, de toutes les convergences discrètes et de toutes les divergences théâtralisées. L’économie, la politique, la convivialité sociale, les amours même, tout passe par ce club qui ne ressemble à aucun autre en France.

Alors, le « Bad Boy » qui a propulsé Massilia au sommet du foot européen a tous les titres voulus pour s’y faire inhumer à la Romaine.

Jean-Noël Cuénod

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