Ce stupéfiant capitalisme qui met le feu aux banlieues

stupéfiant-capitalisme-banlieuesSous les cendres de L’Arche, cette école du cirque à Chanteloup-les-Vignes, le capitalisme stupéfiant continue à couver. La violence qui éclate régulièrement dans ces cités – dont le nom bucolique tient de la cruelle ironie – a souvent pour cause la seule économie qui tourne à plein régime. Mais en France, qui prendra la première décision qui devrait s’imposer, à savoir légaliser les drogues?Depuis plusieurs semaines, à en croire la maire de Chanteloup-les-Vignes Catherine Arenou (divers droite), les gangs de trafiquants s’attaquent au mobilier urbain avec une prédilection toute particulière pour les lampadaires, ces empêcheurs de dealer en rond dans le noir. Les projets de rénovation de cette ville de 10 000 habitants s’opposent aux intérêts des commerçants de la dope qui tiennent à rester maître de leurs coins de rue. L’économie souterraine est incompatible avec l’éclairage public.

Samedi soir, la tension est montée de plusieurs crans avec jets de projectiles et même de mortiers (!) sur les forces de l’ordre, le tout agrémenté de cocktails Molotov. C’est lors de cet affrontement que l’Arche, cirque tout de bois vêtu, a été détruit par le feu, laissant en larmes les enfants privés désormais d’un lieu de formation et de divertissement.

L’économie souterraine a de la surface

Partout où l’Etat a abandonné les quartiers dits « déshérités » (il est vrai que les héritiers y sont peu nombreux), l’économie des stupéfiants l’a remplacée. Une économie bien hiérarchisée au sein des bandes, avec les patrons au sommet, les cadres intermédiaires et les petites mains tout en bas, comme l’a notamment montré le Journal du Dimanche lors d’une enquête à Sevran en Seine-Saint-Denis (pour la lire, cliquer ici : https://www.lejdd.fr/Societe/trafic-de-stupefiants-en-Seine-Saint-Denis-293725-3109697)

Il s’agit tout d’abord de bien tenir sa part de marché, en l’occurrence un hall d’immeuble. Un seul peut générer un chiffre d’affaires de 30 000 euros. Par jour ! La police estime qu’à Sevran, 11% des entrées sont aux mains des dealers. Comme dans l’économie à ciel ouvert, elles sont l’objet de transactions. Un « pas de porte » se négocie entre 25 000 et 50 000 euros. En cas de litige entre les parties, point besoin d’en appeler aux lents tribunaux. Les indemnités sont réclamées de plus expéditive façon.

Dans des quartiers où le taux de chômage atteint parfois 40%, des personnes qui n’ont rien à voir de prime abord avec le trafic sont poussées à travailler pour les bandes, afin de survivre. C’est le cas, notamment de mères célibataires employées comme « nourrices ». Les « nourrissons » dont elles s’occupent consistent en stocks de cannabis ou autres. Elles perçoivent 300 euros par semaine pour ce service, voire davantage si la marchandise à garder se révèle volumineuse.

N’oublions pas les « apprentis », ces guetteurs de 12 ans, voire moins, qui touchent cent euros par jour. De quoi s’offrir plein de « balla balla » ou de jeux vidéo et de plastronner à la maison où les parents s’échinent à travailler pour bien moins que ça. Du moins quand ils ont du boulot. Alors, pourquoi aller à l’école dans ces conditions, hein ? Des pans entier d’une ville sont ainsi pourris par le capitalisme stupéfiant.

Cette situation génère aussi une relation perverse entre les banlieues, qui fournissent la drogue, et les métropoles, qui la consomment. Chaque Bobo qui fume un joint sur la terrasse d’un bistrot de la Butte-aux-Cailles ou qui sniffe son rail de coke dans les lavabos chicos des bars branchés alimente cette économie. Et s’en fout royalement. Les pauvres sont là pour servir les riches, non ?

Le stupéfiant inclut dans le calcul du PIB

Avec la régularité des floraisons de marronniers, la police annonce à grands coups de cymbales « une saisie record », des « gangs démantelés ». Foutaises ! Le trafic de stupéfiants ne s’est jamais aussi bien porté. Et au fond, elle arrange beaucoup de monde en surface, cette économie souterraine ! Elle fait tourner la machine économique, l’argent n’ayant l’odeur de la coke que pour la truffe des chiens policiers. Elle permet aux nantis de s’éclater. Elle met de l’huile dans les rouages rouillés des quartiers de misère. Elle fore même des gisements d’emplois liés à la répression et aux soins.

D’ailleurs, l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques) inclut depuis 2018 le trafic de drogue dans le calcul du PIB français. On ne saurait ignorer un secteur d’activité qui génère en moyenne entre 2 et 3 milliards d’euros chaque année, soit 0,1 point de PIB, et procure, toujours selon l’INSEE, quelque 20 000 emplois, au moins.

L’illusoire répression et ses décennies d’échecs

Dès lors, le pouvoir politique fait semblant de lutter « contre le fléau des trafics» en prenant soin de ne pas adopter la première des mesures pour le combattre : légaliser la drogue et considérer sa consommation comme une assuétude parmi d’autres, à l’instar de l’alcool ou des jeux, avec de sérieux programmes de désintoxication, d’accompagnement et de prévention.

La prohibition de l’alcool aux Etats-Unis a pourtant démontré l’inanité d’une telle mesure ; elle n’avait fait que donner au gangstérisme un essor nouveau. Chaque fois que le niveau de répression s’élève, les trafiquants doivent trouver la parade, ce qui donne un pouvoir accru aux gangs de plus en plus organisés et de plus en plus installés au sein de l’économie à ciel ouvert.

Si la légalisation des drogues se révèle indispensable pour commencer un démantèlement massif des trafics, elle ne saurait suffire. Pire, si l’on ne s’en tient qu’à cette mesure, on risque fort de provoquer des troubles majeurs et d’attiser une violence encore plus radicale. En effet, la légalisation aura pour effet d’assécher rapidement les réseaux clandestins devenus inutiles et, par conséquent, de détruire l’économie souterraine que soutenaient ces réseaux. Privées de cette manne, des cités entières pourraient alors s’effondrer et des familles, dégringoler de la pauvreté vers la misère.

C’est donc un vaste programme social, de très longue haleine, qu’il faudrait mettre en place. L’ennui, c’est que tous les plans banlieues ont échoué malgré les sommes pantagruéliques qui y furent injectées. Ces échecs s’expliquent, en partie, à la fois par un manque de contrôle dans l’utilisation des fonds et par un manque de confiance envers les acteurs locaux pour les utiliser de façon optimale. Seul un pacte social établi par un large consensus est à la mesure du défi. Hélas, le temps n’est pas du tout au consensus, qu’il soit mou, dur, souple ou ferme. Et l’illusoire répression continue à séduire une majorité de citoyens malgré des décennies d’échecs. C’est dire si tous les désespoirs sont permis. Sauf divine surprise.

Jean-Noël Cuénod

 

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