Marine Le Pen chemine vers le pouvoir à pas de louve

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©Christophe_Archambault/AFP

En votant lundi la motion de censure de la gauche et de l’extrême-gauche, Marine Le Pen et ses députés RN ont réussi un bon coup qui laissera des traces profondes dans la vie politique française: gouvernement fragilisé, droite LR aux abois, gauche déboussolée. A pas de louve, Marine Le Pen s’approche du pouvoir.

Pour bien saisir la nature de cette embuscade, il convient d’expliquer une spécialité parlementaire française: l’article 49-3 de la Constitution. Il donne au premier ministre, Elisabeth Borne en l’occurrence, la possibilité de faire adopter un projet de loi sans vote de l’Assemblée nationale, en engageant la responsabilité de son gouvernement.

 Dès que l’article 49-3 est mobilisé par le premier ministre, l’opposition dispose de 24 heures pour faire signer une motion de censure par au moins un dixième des députés, soit 58. Si elle n’y parvient pas, le projet de loi est réputé adopté et on passe à autre chose.

Mais compte tenu des forces en présence au sein de l’opposition (la gauche et extrême-gauche NUPES comptent 131 députés, l’extrême droite RN, 89, et la droite LR, 62), réunir ces 58 signatures est chose aisée.

Si la motion de censure est rejetée par l’Assemblée nationale, le projet de loi entre en force et le gouvernement a la vie sauve. 

Si elle est acceptée, le projet de loi est rejeté et le gouvernement tombe. Le président doit alors en désigner un nouveau. Ou alors dissoudre l’Assemblée nationale. 

C’est d’ailleurs ce dernier cas de figure qui semble le plus probable, le président Macron ayant déclaré clairement qu’en cas de rejet d’une motion de censure, il choisirait la dissolution, avec pour conséquence directe de nouvelles élections législatives.

Le gouvernement sauvé par LR

Jusqu’à ce fameux lundi 24 octobre, les députés du RN ne votaient pas les motions de censure de la NUPES et réciproquement. Tout semblait en aller de même lorsqu’à la surprise générale, Marine Le Pen annonce au dernier moment que le groupe RN qu’elle dirige votera en faveur de la motion de censure déposée par les députés NUPES contre le projet de loi budgétaire du gouvernement Borne.

Résultat: la motion est rejetée à cinquante voix près, soit 239 votes pour la motion alors qu’il en aurait fallu 289 pour qu’elle soit acceptée et que tombe le gouvernement.

Le projet de loi budgétaire est adopté et Elisabeth Borne n’est pas contrainte à la démission. Toutefois, le gouvernement d’Emmanuel Macron ne doit sa sauvegarde qu’à l’abstention des députés LR, soucieux d’éviter de nouvelles élections qui mettraient leurs sièges en péril. 

Le gouvernement Borne sort de cette embuscade lepéniste fragilisé au moment où se profilent des défis himalayesques: l’inflation, le dérèglement climatique, la transition écologique, la pénurie de gaz et de pétrole ainsi que toutes les autres conséquences néfastes de la guerre poutinienne en Ukraine.

 La politique des bas salaires pratiquée par l’économie française rend la situation particulièrement préoccupante. Nombre de ménages n’arrivent plus à nouer les deux bouts. 

Scène vue dans un hypermarché d’Angoulême: une caissière s’est excusée auprès d’un client du prix trop élevé des bocaux de conserve qu’elle vendait! La colère est un état quasi permanent et menace d’éclater à tout moment sous les formes les plus diverses. 

Bref, c’est le pire moment pour un gouvernement que de devoir compter sur une partie de ses oppositions pour assurer sa survie. D’autant plus que le gouvernement va multiplier l’emploi du 49-3 pour faire passer ses autres textes, fournissant ainsi au RN de Marine Le Pen d’autres occasions de semer la zizanie.

La principale victime

La principale victime de la manœuvre lepéniste est sans conteste le parti LR. Marine Le Pen n’a pas manqué d’ironiser sur ces LR qui servent de béquille au gouvernement. « On sait maintenant qui sont les vrais opposants », déclare-t-elle sur tous les tons et toutes les ondes. 

Les LR se voient ainsi coincés entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Etre opposants mais pas trop, approuver plusieurs réformes du gouvernement mais à bas bruit, la pudibonderie des LR risque de les faire sombrer dans le ridicule. Si ce n’est déjà fait.

 Certes, on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, disait le cardinal de Retz. Mais y demeurer trop longtemps vous bloque dans l’impasse.

Pour en sortir, le fondateur des LR, l’ex-président Nicolas Sarkozy, propose à ses anciens amis de franchir le Rubicon et de négocier un accord politique global avec Macron afin de participer à une nouvelle majorité qui, contrairement à l’actuelle, serait absolue à l’Assemblée nationale. 

D’ailleurs, dans son intervention télévisée de mercredi soir le président Macron n’a pas manqué de citer de façon sympathique Nicolas Sarkozy et souhaité une alliance avec LR, au moins sur des accords ponctuels, rejetant sur un ton courroucé NUPES et RN dans le même sac d’opprobre.

Les LR écartelés

Cela dit, on voit mal comment un accord global entre la droite LR et la majorité macronienne pourrait se goupiller. Outre que Sarkozy n’est guère apprécié de ses anciens thuriféraires, les LR risqueraient fort de se voir définitivement phagocytés par le président Macron et les formations qui le soutiennent. 

En outre, privés de chef charismatique, les LR fourmillent de divisions en leur sein. Les uns seraient prêts à céder aux chants de la Sirène Macron alors que d’autres lui vouent une détestation épidermique et préfèreraient, à tout prendre, une alliance avec Marine Le Pen. 

Le parti LR ne survivrait sans doute pas à un tel accord. Mais il reste à savoir si, accord ou pas accord, les carottes ne sont pas déjà cuites pour les très lointains héritiers du général de Gaulle. 

En effet, Le Rassemblement National a pris un tel ascendant à droite qu’il est difficile à LR de faire entendre sa voix. D’autant plus que la tactique de la respectabilité menée par Marine Le Pen porte ses fruits. 

Turlupins allumés et nœud papillon moral

Contrairement aux députés mélenchonistes (La France Insoumise, majoritaire au sein de la NUPES) qui se comportent souvent en turlupins allumés et provocateurs, ceux du groupe RN à l’Assemblée nationale se montrent en apparence respectueux des institutions républicaines, évitant tout débordement verbal.

 Marine Le Pen n’a pas seulement imposé à ses députés le port de la cravate, elle leur a fait mettre un noeud papillon moral.

De plus, la tactique qu’elle a adoptée pour surprendre les parlementaires, avec son soutien inopiné à la motion NUPES, démontre qu’elle maîtrise désormais fort bien les rouages de la mécanique parlementaire. 

Le groupe LR apparaît ainsi comme un opposant résolu et sérieux. De quoi séduire de nombreux électeurs LR lors des prochaines échéances électorales.

Marine Le Pen et son « baiser de la mort » à la NUPES

Si la gauche et la NUPES paraissent moins touchées que la droite LR, il n’en demeure pas moins que le « baiser de la mort » que leur a claqué Marine Le Pen leur a fait mal. 

Tout d’abord, c’est LR qui a recueilli le plus de retombées médiatiques alors que la motion était déposée par la NUPES. La gauche apparaît finalement comme bernée par plus maligne qu’elle. 

Ensuite, de nombreux députés de gauche ont été révulsés de voir leur vote confondu avec celui des lepénistes. Le Canard Enchaîné de mercredi révèle que la député socialiste Valérie Rabault et trois autres de ses camarades avaient demandé à inclure dans le texte de la motion de censure des éléments incompatibles avec l’idéologie du RN afin d’éviter ce soutien sulfureux.

 Peine perdue. Sur l’impulsion des mélenchonistes de La France Insoumise et avec le soutien d’Olivier Faure, le premier secrétaire du Parti socialiste, la motion de censure de la NUPES a été rendue lepénocompatible.

Un député de la NUPES, l’écologiste Jérémie Iordanoff, a même fait fi de la discipline de groupe et n’a pas voté la motion déposée par les siens en s’abstenant. « Je refuse de mêler ma voix à celles du Rassemblement National » a-t-il publiquement déclaré. Voilà le camp de gauche divisé à son tour.

Marine Le Pen est désormais la seule opposante de poids à Emmanuel Macron. En attendant mieux.

Jean-Noël Cuénod

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