Les mégafeux ravagent le Sud-Ouest, l’Espagne, menacent une grande partie de l’Europe continentale et voilà nos dirigeants politiques qui tombent de leur fauteuil: « On n’avait jamais vu ça! » Alors que pendant un demi-siècle les scientifiques ont tenté de nous secouer les puces. En vain. Nous voilà aussi niais qu’un ravis de la crèche qui brûle!
Au moment où j’écris ces lignes au Périgord Vert, une centaine de kilomètres à vol d’oiseau me séparent de la région des mégafeux en Gironde. Malgré la distance, le soleil a disparu et le paysage se voile d’une fumée dense, abondante, âcre qui oblige à fermer les fenêtres. Ce qui ne change guère les habitudes prises pour parer aux canicules. Désormais, nous passons les étés comme les hivers, calfeutrés.
Minuscule inconvénient au regard des destructions massives que la négligence collective – accumulée au fil des décennies – provoque sur les animaux, les végétaux, les forêts. Et les hommes bien sûr. Mais eux, ils l’ont bien cherché!
L’héroïsme des uns, l’impéritie des autres
Malgré tout, ne pas désespérer de l’espèce humaine. Les actes de bravoure des sapeurs-pompiers se multiplient malgré leur épuisement. Les maires se dévouent en parant au plus pressé. La solidarité spontanée se manifeste à chaque coin de rue ou de chemin. Mais l’héroïsme ne pourra pas toujours pallier l’impéritie du pouvoir politique.
La démocratie n’est pas la moindre des victimes potentielles. Face à l’ampleur du désastre, les pompiers dénoncent l’inefficacité du gouvernement et son action à la fois médiocre et tardive. Au micro de France-Info, le commandant Grégory Prats, pilote leader de Canadair a dénoncé samedi matin: « Sur les douze Canadair que la France possède, nous n’en avons que cinq disponibles, c’est juste scandaleux ».
Toujours en quête d’annonce spectaculaire, l’exécutif sort de sa manche à aire, l’avion-miracle l’Airbus A400M qui peut larguer à lui seul sur les brasiers l’équivalent de trois Canadair en eau et produit retardant. « Un pansement sur une jambe de bois », soupire le pilote du feu.
Et les autres pays?
Le gouvernement français France n’est pas le seul à essuyer des reproches. Depuis plusieurs années, l’organisme indépendant d’audit du Congrès des Etats-Unis (GAO-Government Accountability Office) ne ménage pas ses critiques concernant la gestion des feux de forêt par l’administration fédérale.
Le Canada, le Chili, l’Australie, le Portugal sont ou furent l’objet de remise en cause à l’issue de mégafeux.
Sauf de rarissimes exceptions, les élus ne voient pas plus loin que le bout de leur mandat. Ils privilégient l’annonce médiatique au détriment de l’efficience pratique avec une coupable propension à cacher la lutte contre les mégafeux sous le tapis d’un comité Théodule qui mettra de longues années à rendre ses conclusions.
La tentation autoritaire
Les dictatures serait-elle plus aptes? L’exemple de la Russie démontre que tel n’est pas forcément le cas. En juin dernier, 90 foyers d’incendie de forêt ont ravagé 62 600 hectares dans la région (kraï) de Krasnoïarsk en Sibérie centrale.
En revanche, l’exemple chinois serait de nature à faire pencher la balance en faveur de la dictature. En effet, l’Association internationale de lutte contre les feux de forêts – International Association Wildland Fire (IAWF) – a constaté que la Chine connait nettement moins de mégafeux que la plupart des autres pays, malgré son étendue. A souligner que l’IAWF est totalement indépendante de Pékin. Il s’agit d’une association professionnelle à but non lucratif créée en 1990; elle siège dans le Montana (USA) et représente la communauté mondiale de la lutte contre les feux de forêt.
La recette chinoise>
Dans cet article, l’IAWF dresse les quatre points forts de la politique chinoise en la matière:
- détection très précoce par satellites et drones ;
- réseau dense de surveillance forestière ;
- intervention rapide des pompiers forestiers ;
- politique nationale de prévention renforcée depuis les grands incendies historiques, notamment celui de 1987 à Daxing’anling, qui avait détruit environ 1,3 million d’hectares.
Efficace, en effet. Mais si la contrepartie consiste à instaurer la plus liberticide des tyrannies, à ouvrir des laogaï, ces goulags chinois, à réprimer toute remise en cause du Parti, il paraît évident que ce jeu n’en vaut pas la chandelle (objet à éviter en cette période!).
Mais la répétition et l’ampleur de ces mégafeux, suivies d’inondations massives et de tempêtes dévastatrices, risquent de parer le totalitarisme d’attraits séduisants. Sans oublier, l’afflux des réfugiés climatiques qu’il faudra bien gérer.
Associer les scientifiques au processus de décision
Le dérèglement climatique a fait perdre aux gouvernants le peu de crédit qui leur restait. C’est donc une autre façon de faire de la politique qu’il convient de mettre au point, sans barguigner, sinon la tentation totalitaire risque d’être la plus forte.
Dans la mesure où l’ensemble des personnels politiques a démontré l’étendue de son incompétence en matière d’écologie, cette nouvelle architecture démocratique passe par l’inclusion des experts scientifiques dans le processus de décision.
Des scientifiques qui ne serviraient pas de cautions aux gouvernants mais qui, d’une façon ou d’une autre, seraient partie prenante des mesures à édicter.
Un gouvernement des scientifiques? Non. En revanche, un gouvernement avec des scientifiques comme garde-fous.
Jean-Noël Cuénod
