Arménie? Mais qui donc s’en soucie?

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Les Arméniens du Haut-Karabakh se réfugient en masse en Arménie (source: Médiapart).

A peine, l’enclave arménienne du Haut-Karabakh a-t-elle été avalée par l’armée de l’Azerbaïdjan turcophone que le potentat azéri Ilham Aliyev et son parrain turc Recep Tayyip Erdogan menacent l’intégrité de l’Arménie. Où sont en Europe les manifs massives de soutien? On les cherche en vain. Que font les intellectuels indignés au nom de plusieurs? Ils roupillent.

Pourtant, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) a lancé un communiqué où elle clame son inquiétude (lien 1) « quant au risque réel de génocide des Arméniennes et des Arméniens ethniques dans les zones sous contrôle effectif de l’Azerbaïdjan ».

En attendant, comme le relève Le Figaro de mardi dernier, « la quasi-totalité des 140 000 Arméniens vivant dans l’enclave rattachée à l’Azerbaïdjan en 1920 par les bolcheviques, est en train de prendre le chemin de l’exil » vers l’Arménie.

Un nettoyage ethnique éclair

C’est à un nettoyage ethnique éclair que le monde assiste d’un regard distrait. Terre arménienne depuis le Ve siècle, le Haut-Karabakh (Artsakh en arménien) sera donc vidée de son peuple d’origine.

A la plus grande joie d’Erdogan qui soutient l’Azerbaïdjan de toutes ses forces politiques, économiques et militaires. Les dirigeants des deux pays ont pondu d’ailleurs une formule très explicite quant à la solidité de leur lien: « une nation et deux Etats ».

L’absence de réaction sérieuse à la suite de cette guerre éclair ne peut qu’encourager Aliyev et Erdogan  à poursuivre leur politique d’agression vis-à-vis de l’Arménie. L’appétit vient en mangeant, c’est bien connu.

Le corridor de Zanguezour mais pas que…

D’ailleurs, ils ne s’en cachent pas. Ankara et Bakou revendiquent l’ouverture du corridor de Zanguezour (nom azéri) qui permettrait à l’Azerbaïdjan, non seulement de se relier au territoire azéri du Nakhitchevan – enclavé dans l’Arménie – mais de s’ouvrir également vers le précieux allié turc (voir l’infographie de Wikipédia ci-dessous).

Le 13 janvier déjà, Le Figaro soutenait que « l’Azerbaïdjan revendique  (…) beaucoup plus qu’un simple droit de passage. Ilham Aliyev exige ouvertement que la frange la plus méridionale de l’Arménie passe sous son drapeau. Une annexion également désirée par Ankara qui verrait alors se réaliser son vieux rêve d’un continuum des peuples turcophones jusqu’aux confins de l’Asie centrale ». Erdogan reste pénétré par l’idéologie panturquiste qu’il ne cesse de promouvoir, jusqu’à vouloir influencer le vote des ressortissants européens d’origine turque.

Pourquoi ne pas manger toute l’Arménie?

A quoi ressemblerait la petite Arménie (3 millions d’habitants), une fois amputée de sa partie méridionale? A un oblast russe? Et pourquoi ne pas manger l’Arménie en entier? Après tout Aliyev proclame à tout bout de champ que la capitale de l’Arménie, Erevan, est une terre historiquement azerbaïdjanaise.

Avec une Arménie anéantie, l’espace turcophone terminerait ainsi le travail commencé par les massacres du XIXe siècle et le génocide de 1915.

Le bémol iranien

Un bémol toutefois concernant le corridor de Zanguezour: il couperait l’Iran de l’Arménie. Or, la mollarchie a bien insisté sur le fait qu’elle n’accepterait pas d’être ainsi privée d’accès vers le nord et l’Europe. De plus, l’Iran, qui comprend des minorités turcophones en son sein, ne voit pas d’un bon œil le panturquisme galopant de l’infernal duo Aliyev-Erdogan.

Que l’Azerbaïdjan soit chiite comme l’Iran ne change rien: Téhéran soutient l’Arménie chrétienne et les sunnites turcs sont main dans la main avec les chiites azéris. Ce qui, en passant, démontre qu’il ne faut pas surinterpréter les questions confessionnelles dans les rapports géopolitiques.

Vers qui se tourner?

Voilà donc l’Arménie menacée dans son existence. A part, la mollarchie iranienne, dont le soutien reste fragile, vers qui Erevan peut-elle se tourner?

– L’allié historique de l’Arménie? La Russie d’aujourd’hui n’a pas bougé le petit doigt pour la défendre. Affaibli par sa guerre en Ukraine, Poutine n’est plus en mesure de jouer les gendarmes du Caucase et il a trop besoin de la Turquie pour lui chercher des poux dans la tonsure arménienne.

– Les Etats-Unis? Sans rompre avec l’Azerbaïdjan, Washington soutient l’Arménie. Début septembre, quelque 85 soldats états-uniens se sont entraînés au côté 175 militaires arméniens. Cet exercice a d’ailleurs été peu apprécié par Moscou.

Toutefois, les Etats-Unis prendront-ils le risque de se fâcher avec Erdogan, efficace maître-chanteur, qui sait jouer de la présence essentielle d’Ankara au sein de l’OTAN ainsi que du poids stratégique des deux bases états-uniennes en Turquie?

– La Chine? Pékin a beaucoup investi dans le Caucase, pièce maîtresse de sa « route de la soie ». Le ministère des affaires étrangères chinois se montre donc inquiet de la tournure prise par les évènements dans le Haut-Karabakh en déclarant que « le maintien de la paix et la stabilité sert les intérêts de tous, y compris l’Arménie et l’Azerbaïdjan. »

Pékin ne voit uniquement que ses profits (il n’est pas le seul, certes!). Il préfère donc le calme géopolitique, propice aux bonnes affaires. Toutefois, si l’espace turcophone venait à avaler l’Arménie, gageons qu’il tolélerait la chose pourvu que Bakou et Ankara ménageassent ses intérêts.

– L’Europe? Soyons sérieux! A part de réconfortantes paroles, émises en France et en Espagne surtout, les pays européens comptent pour beurre dans cette partie du monde. Sous le cœur qui bat mollement pour l’Arménie, le portefeuille, lui, choisit cyniquement l’Azerbaïdjan.

Depuis la guerre poutinienne en Ukraine et les restrictions économiques contre Moscou, les Européens se sont massivement tournés vers l’Azerbaïdjan pour se fournir en pétrole et en gaz. L’Italie est devenue la première cliente de Bakou et l’Allemagne, la septième. La France a suivi le mouvement. Quant à la Suisse, 70% de ses réservoirs de pétrole brut proviennent de l’Azerbaïdjan! (Lien 4).

Coincée dans l’étau azéro-turc, l’Arménie reste plongée dans une abyssale solitude.

Il ne reste plus qu’à espérer en la Providence pour sauver le premier Etat chrétien de l’Histoire.

Jean-Noël Cuénod

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Le corridor de Zanguezour est marqué par la double flèche verte en bas de l’infographie (source: Wikipédia)

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