Cher Docteur, je ne donnerai pas votre nom car vous représentez toutes celles, tous ceux que l’on nomme « médecins de campagne » avec, sur les lèvres, cet irritant tic de condescendance. Or, vous et toutes les soignantes du village méritez non seulement notre respect – ce qui est la moindre des choses – mais aussi notre affection.
Les difficultés que vous et vos confrères ruraux traversez, tout le monde les connaît. Ou du moins, devrait être en mesure de les connaître. Au fil d’émissions de radio, de télé ou de vidéos youtubesques, les écueils de votre quotidien sont parfois évoqués. Trop rarement, certes.
Sacerdoce laïque
Mais c’est une scène vécue qui m’a fait mesurer l’intensité de ce qu’il faut bien appeler votre sacerdoce laïque. Sacerdoce qui est aussi porté à bout de bras par toutes celles – le genre féminin est prépondérant – qui s’occupent de maintenir en santé le monde rural: les infirmières, les aides-soignantes, les assistantes de vie.
Après une réunion qui s’était éternisée, je traversais le village – ce pourrait être n’importe quel bourg de n’importe quel bout de France – à 1 heure du matin. Je vous ai alors aperçu sortir de la Maison de Santé en compagnie de votre dernier patient. Après un rapide contrôle pour voir si l’électricité était bien éteinte, vous marchiez vers votre voiture. Cela sautait aux yeux, vous étiez harassé, voire exténué. Il vous restait encore quelques kilomètres à rouler pour regagner votre maison sise dans un hameau, satellite dont notre village constitue l’humble soleil.
L’Himalaya de la paperasse
Le repos? Enfin? Chacun vous le souhaite. Toutefois, rien n’est moins certain. Avant de vous coucher, peut-être qu’un Himalaya de paperasse réclamait de votre part des soins urgents, des soins que ceux que vous prodiguez à vos cohortes de patients avaient repoussé à plus tard.
Je vous devine allumer votre ordinateur pour remplir toutes ses fiches qu’une administration avide ne cesse d’engloutir. Après avoir rempli vos obligations bureaucratiques, vous aurez enfin la possibilité de vous plonger dans le sommeil.
Oh, pas longtemps! Le réveil secoue bien vite vos tympans. C’est l’heure de reprendre la route, de chausser une fois de plus votre stéthoscope, d’écouter la longue plainte des malades avec leurs petites misère et leurs grandes douleurs, leurs angoisses et leurs espoirs.
Vous êtes la Grande Oreille du village et des hameaux alentours dans laquelle se déversent les secrets les plus lourds à porter. Car aujourd’hui, si l’on ne va plus au confessionnal, on se rend de plus en plus dans le cabinet médical pour y soulager non seulement le corps mais l’âme aussi.
L’oasis médical dans le désert sanitaire
Enfin, pour les villages qui ont encore le rare bonheur de disposer d’un cabinet médical… Naguère encore, le nôtre en était dépourvu. Une catastrophe pour une population vieillissante, sans oublier les jeunes parents qui ne savent à quel toubib se vouer lorsque le petit a les oreillons!
Les autorités locales avaient même déployé de grandes banderoles le long de la départementale: « ON CHERCHE MEDECIN D’URGENCE! »
Et vous êtes venus, accueilli tout d’abord comme le Messie. Vous ne veniez pas d’ici mais, à l’instar de vos confrères ruraux, d’un peu partout: Europe de l’Est, Maghreb, Afrique, Espagne, Portugal ou d’autres contrées de l’Hexagone. Bien sûr, ils ne venaient ni de Finlande, ni de Suède et encore moins de Suisse qui, elle, accueille des médecins français bien rémunérés!
Mais on oublie vite la vacuité du désert sanitaire quand se forme un oasis médical.
Alors, on s’habitue. On trouve normal d’avoir un toubib sous la main. Surtout lorsqu’il sait écouter en prenant le temps de vous ausculter. Car, cher Docteur, vous n’avez rien de ces distributeurs de pilules qui compensent par la longueur de leur ordonnance, la brièveté de leur consultation. C’est vrai que l’on demeure parfois longtemps dans votre bien nommée salle d’attente. Mais après tout, qu’un patient patiente voilà qui reste dans l’ordre des choses! A qui aime encore lire un bouquin, le temps passe vite. Et puis, en sortant de votre cabinet, on a la certitude d’avoir été bien traité dans tous les sens du terme.
Le cœur de la paix
Les autorités locales, elles aussi, s’habituent à votre présence, une fois passé la période du soulagement qui a suivi votre arrivée. Leurs finances vont mal, comme partout en France. Les communes étant en bout de chaîne, l’Etat ne leur concède qu’une poignée de clopinettes. Or, si l’argent est le nerf de la guerre, il reste le cœur de la paix. Une Maison de la Santé, ça coûte cher. La tentation est grande de demander au corps médical de passer à la caisse.
Ce village est comme tous les autres ni meilleur ni pire. Plutôt meilleur que pire, réflexion faite. Car dans d’autres lieux les rapports entre humains se révèlent nettement plus rugueux. Nombre de vos confrères y ont subi des violences de la part de ceux qui réclamaient leurs soins. L’humain est vraiment un étrange spécimen.
Alors, cher Docteur, et vous toutes les soignantes, je ne terminerai cette lettre que par le mot le plus banal, le plus évident de la langue française, mais qui est lourd de toute notre reconnaissance:
MERCI.
Jean-Noël Cuénod
