Surtout ne pas enterrer le clan Le Pen

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Bannon la vedette américaine de Marine Le Pen

Après le Congrès du futur ex-Front national, Marine Le Pen verrouille son pouvoir interne et veut s’allier avec les autres partis europhobes pour « détruire l’Union européenne ». Le terrain paraît bien préparé pour Marion Maréchal-Le Pen.  Le FN ­– qui deviendra peut-être RN – Rassemblement national si une majorité d’adhérents confirme cette appellation — a fait front bas depuis l’élection présidentielle de 2017. Démoralisé après la lamentable prestation télévisée de sa candidate face à Emmanuel Macron, le Font national a perdu plus de la moitié de ses effectifs, selon les chiffres donnés par ses dirigeants, et le quart de ses conseillers municipaux. Elue à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen s’y est signalée par l’indigence de ses rares interventions, démontrant que son manque de maîtrise des dossiers n’était pas qu’un accident d’un soir.

Marine flotte

De plus, la ligne politique de la présidente du FN manque de consistance. Privée du cadre souverainiste que lui avait confectionné Florian Philippot, Marine Le Pen flotte. Continue-t-elle à prôner l’intervention étatique sur le plan économique ou glisse-t-elle vers une sorte de libéralisme tempéré de souverainisme ? Sur les sujets de société, elle ne partage guère les positions de sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, proche de l’intégrisme catholique, contre le mariage gay et l’avortement. Mais à ce propos, Marine Le Pen semble ne pas avoir d’idées précises, ce qui est fâcheux pour un parti qui apprécie avant tout les positions tranchées

«Le poisson pourrit par la tête», à en croire ce dicton chinois. Néanmoins, le FN frétille encore, malgré Marine Le Pen. Et il ne faudrait surtout pas l’enterrer maintenant. Si à la surface de l’actualité, la conjoncture actuelle ne lui paraît pas favorable pour l’instant, le Front national ne profite pas moins d’un large courant de fond qui a propulsé la Lega Nord en Italie, le FPÖ en Autriche, le PiS en Pologne, la formation d’Orban en Hongrie, sans oublier Trump aux Etats-Unis comme l’a rappelé samedi à Lille Steve Bannon sous les acclamations de Marine Le Pen et de ses congressistes. Les ennuis présents du FN risquent fort de n’être que très passagers.

Tout d’abord, il s’est trouvé 10,6 millions de Français pour voter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielles alors qu’elle avait démontré l’abyssale profondeur de son incompétence. Le FN peut donc compter sur une base électorale de 36%, même avec une candidate médiocre. Ce n’est pas rien. C’est même beaucoup.

Ensuite, en parti dynastique, le FN a assuré la relève avec la petite-fille du fondateur et nièce de la présidente, Marion Maréchal-Le Pen. A l’évidence, l’ancienne députée du Vaucluse a quitté la politique pour mieux y revenir comme le démontre sa stratégie minutieusement élaborée.

Marion Maréchal-Le Pen tisse sa toile

Le 22 février dernier, Marion Maréchal-Le Pen a fait sensation en participant au grand congrès des conservateurs américains, le CPAC, et en lançant, façon Trump, son slogan «France d’abord». Depuis des années, sa tante Marine avait tenté en vain de participer au CPAC. Sa nièce a donc réussi là où la cheffe frontiste avait échoué. Il faut dire que cette dernière ne sait pas un mot d’anglais, contrairement à la benjamine du clan Le Pen.

Régulièrement, Marion Maréchal-Le Pen intervient dans des « tribunes libres », notamment à Valeurs Actuelles. Elle peut disposer de réseaux discrets influents au sein de la droite radicale française, notamment ceux activés par le groupe Audace qui réunit des entrepreneurs proches du Front national ainsi que par le mensuel L’Incorrect qui se veut passerelle entre Les Républicains et le Front national. Cette nièce vibrionnante vient aussi de lancer une «académie de sciences politiques» destinée à détecter les futurs dirigeants des droites dures françaises et à les former.

Contrairement à sa tante, Marion Maréchal-Le Pen dispose d’un cadre idéologique solide, inspiré par ce néomaurassisme très à la mode chez les jeunes intellectuels de la droite radicale française. Sur le plan économique, elle défend une vision libérale en donnant le primat de l’action privée sur l’action publique. Sur le plan des mœurs, elle se déclare contre l’avortement et la mariage gay et adhère aux conceptions des frontistes les plus engagés dans le catholicisme intégriste. Elle paraît encore plus ferme que sa tante dans la lutte contre l’immigration et sait jouer avec les mots de façon à ne pas être taxée de racisme, tout en faisant comprendre à son auditoire quel est l’objet de son racial ressentiment. Les militants frontistes l’ont bien compris puisque selon un récent sondage IFOP, 83% d’entre eux souhaitent son retour en politique.

Ce mélange de mœurs conservatrices, de rejet xénophobe, de protectionnisme contre les migrants et de libéralisme économique, c’est la marque de Marion Maréchal-Le Pen en France. Une marque dont Steve Bannon à Zurich a rappelé que son créateur n’était autre qu’un certain Christoph Blocher «Ce Trump d’avant Trump».

Marine Le Pen verrouille son appareil

Le congrès de Lille fut surtout l’occasion pour Marine Le Pen de verrouiller son appareil à l’occasion de la révision des statuts. «Nous avions peut-être une gouvernance trop verticale. Nous allons donner plus d’autonomie aux fédérations. Mais plus d’autonomie, cela signifie plus de responsabilités», a-t-elle expliqué aux congressistes. En effet, ces statuts semblent donner plus d’air aux instances locales du parti ex-FN. Trompeuse apparence : le lien entre les responsables régionaux et les instances centrales, entièrement à la main de Marine Le Pen, seront plus directs. De plus, celle-ci dirigera elle-même les commissions les plus sensibles, surtout celles des investitures de candidats aux élections.

La composition des différentes instances de direction relève également de dosages subtils. La patronne lepéniste s’est entourée de sa vieille garde rapprochée (Louis Aliot, Steve Briois, Jean-Lin Lacapelle, Gilbert Collard, etc.) mais en y ajoutant de jeunes dirigeants qui ont le profil et l’âge de Marion Maréchal-Le Pen, à l’instar de Nicolas Bay devenu proche de l’ancienne députée du Vaucluse. Sans doute pour assurer en douceur la transition dynastique entre la tante et la nièce.

Les canons de Marine braqués sur Bruxelles

Commencé dans la morosité, le congrès s’est achevé dans une humeur plus guillerette. Sans doute, le galvanisant discours de Steve Bannon tient-il sa part dans cette évolution. En faisant acclamer Marion Maréchal-Le Pen et en rappelant les succès italiens et autrichiens des «partis frères», l’ancien conseiller de Trump a réveillé les ardeurs frontistes. Cela dit, le choix d’un tel personnage incontrôlable et ouvertement raciste – même Trump a dû le virer – ne se situe pas vraiment dans la ligne de dédiabolisation que Marine Le Pen affirme poursuivre. Sans doute, cet aspect a-t-il pesé moins lourd que le bruit médiatique assuré par la présence à Lille de ce sulfureux mais efficace bateleur de réseaux.

Bannon a soulevé l’enthousiasme des congressistes en claironnant : Laissez-vous appeler racistes, xénophobes, portez-le comme un badge d’honneur. Parce que chaque jour, nous devenons plus forts et eux s’affaiblissent.  Nouveau nom. Vieille mentalité.

Sur la lancée de l’intervention de Steve Bannon, Marine Le Pen a dressé la cible principale, à part le président Macron, de son nouveau parti : l’Union européenne. «Avec les autres partis amis, nous pouvons obtenir la majorité des sièges au Parlement européen pour détruire de l’intérieur cette Union qui étouffe les nations afin de construire l’Union des Nations européennes; elle facilitera la collaboration entre nations souveraines, sans entraver leurs libertés». Le cap est donc fixé : les élections européennes de mai 2019 afin de dynamiter Bruxelles.

Jean–Noël Cuénod

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