Le mouvement du 17 Mai-68 …Qui s’en souvient ?

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Départ de l’une des manifs de Mai 68 à Genève.

Chacun y va de son Mai-68. Surtout ceux qui ne l’ont pas connu. Alors pourquoi Le Plouc se gênerait-il ? « J’ai fait Mai-68, moi, Monsieur! », pourrait-il proclamer en se flattant le jabot façon vieux combattant.  « Et dans le service d’ordre des manifs, s’il vous plait ». « Oui, mais c’était à Genève, ça ne compte pas ». « Si, ça compte.»

Depuis 1966, les jeunes cervelles bouillonnaient. Des groupuscules, maos, anarchistes, trotskystes, anarcho-mao-trotskos commençaient à s’organiser. Les émeutes de Berkeley, l’attentat le 11 avril 1968 contre Rudi Dutschke, le leader de la gauche extraparlementaire allemande et puis, Paris transformé en chaudron révolutionnaire…De quoi mettre le feu à nos poignées de poudre. La contagion atteignait une Genève stupéfaite de voir ses enfants défiler et faire le coup de poing contre des flics. Singeries de ce qui se faisait à Paris ? Oui et non.

Oui, car c’est toute la France qui s’embrasait mais aussi l’Italie et l’Allemagne, d’ailleurs bien avant les barricades parisiennes.  Comment la Suisse et Genève auraient pu y échapper ? Non, car la colère de la jeunesse se déversait principalement sur une vache sacrée tout ce qui a de plus helvétique : l’armée. L’armée qui organisait ses Journées militaires à Genève. Provocation !

Il faut bien prendre conscience de l’état moral de la Suisse d’il y a un demi-siècle. Une chape de plomb faite d’hypocrisie, de moralisme gnangnan, de fausse générosité et de vraie cupidité pesait sur les âmes. Les jeunes – fort nombreux, baby-boom oblige – n’avaient qu’une envie, la faire péter, cette chape. C’était une question de vie ou de mort, qu’on respire ! « Rasez les Alpes, qu’on voie la mer !» clamait un slogan sur un mur à Lausanne. Pour illustrer l’état d’embourbement du pays rappelons que les femmes en 1968 n’avaient le droit de voter que sur le plan cantonal, et encore pas partout. Ce droit ne leur sera accordé sur le plan fédéral que trois ans plus tard. L’armée représentait donc en concentré tout ce que nous détestions.

Les réunions du comité de coordination, tantôt au CUP (Centre universitaire protestant), tantôt au CUC (le même, version catholique), se multipliaient pour décider de l’action du jour. Des figures se détachaient : Fioretta, Bernard Crettaz, Clotilde Aleinik et tant d’autres.

Le 17 mai 1968, le mouvement prenait de l’ampleur. Vertige ! Nous les jeunes, sans moyens financiers, contre les médias, contre les partis, même de gauche, avec nos pancartes confectionnées à la hâte dans des hangars de fortune, nos tracts ronéotypés à la va-vite, nos affiches collées sur les murs au nez et au képi de flics, nous mobilisions des milliers de manifestants qui reprenaient nos slogans ; nous faisions peur aux policiers et aux dirigeants complètement dépassés par ce mouvement.

Pour transformer l’essai, il fallait un but. Qui a eu l’idée de désigner l’aula de l’Université aux Bastions ? Le Plouc a la mémoire qui flanche. En tout cas, l’objectif était bien choisi. Pendant plusieurs jours, l’aula a été occupée. Elle devint le lieu de rencontre des Genevois, non seulement des jeunes mais des vieux aussi. Pour réunir tous ces groupuscules, toutes ces individualités qui découvraient la politique, il fallait un nom qui fît bannière. Mouvement du 17 Mai fut choisi en référence au Mouvement du 22 Mars lancé par Dany Cohn-Bendit.

Puis, le 29 mai, le plus grand cortège se formait, traversant tout Genève. Dans les quartiers ouvriers comme Sécheron ou les Pâquis les fenêtres s’ouvraient, des mains s’agitaient, applaudissaient. Une Mercédès immatriculée à Paris s’était coincée dans la foule. Le service d’ordre s’efforçait d’en protéger les occupants, un couple de grands bourgeois. La femme en Chanel criait: « Edouard, ils sont aussi à Genève ! C’est affreux ! » Ces Parisiens venus planquer leur magot en catastrophe furent sauvés par un immense éclat de rire.

Ce jour-là, tout semblait possible. Une rumeur parcourait le cortège comme un frisson sur le dos collectif : « A Paris, personne ne sait où se trouve de Gaulle[1]. Il n’y a plus de gouvernement ». Des copains revenus tout juste de Prague nous racontaient que là-bas, on était en train d’inventer le socialisme à visage humain. Des deux côtés du Rideau de Fer, l’ordre lourdaud était en train de s’effondrer. Et à Genève, jusqu’alors prompts à matraquer, les policiers se tenaient coi. De curieux émissaires – lancés par on ne sait quel conseiller d’Etat, peut-être André Chavanne, le socialiste chargé de l’Instruction publique – tentait de prendre notre température, d’un air respectueux.

Et si un autre monde allait naître, là maintenant, fait de fraternité et de justice ?

Même les télévisions étrangères avaient couvert cette grande manif. Le correspondant de la RAI demandait au Plouc pourquoi le service d’ordre s’échinait à laisser propre les rues après le passage des manifestants. Les journaux français avaient bien rigolé en relatant cet incongru souci de propreté. Mais la population genevoise en fut touchée positivement. Et c’était ça l’important. Nous n’aimions pas trop ces gauchistes parisiens descendus de leurs barricades pour nous faire la leçon. Nous les tenions bien à l’écart.

Hélas, tout a une fin même, surtout, Mai-68. A Paris, le vent avait tourné. Le 30 mai, un million de gaullistes descendaient les Champs-Elysées. Les stations d’essence reprenaient du service. La France partait en vacances. Genève se remettait à la sieste sur les plages lémaniques qui n’étaient rouges que par les peaux en voie de bronzage. Le 15 juillet, départ pour l’Ecole de Recrues à la caserne de Colombier. Le 21 août, les chars soviétiques écrasaient le Printemps de Prague. De part en d’autres du Rideau, les partisans de l’ordre étaient soulagés. Songe sitôt rêvé qu’il s’efface. Printemps estival; été hivernal. J’entends d’ici les ricanements :  « Pauvres petits Suisses trop nourris, qu’espériez-vous, franchement ? Le Grand Soir chez Calvin ? Qu’il est ridicule ton Mai-68 ! »

Oh, il n’est pas glorieux, certes. Mais voyez-vous, de ce mois-là, Le Plouc n’a gardé aucun souvenir de pluie. Il a dû certainement tomber quelques averses. Toutefois dans son Mai-68, il fait toujours soleil. Il avait 19 ans et il était amoureux.

Jean-Noël Cuénod

[1]Il préparait sa reprise en main à Baden-Baden dans la caserne du général Massu.

Une réflexion au sujet de « Le mouvement du 17 Mai-68 …Qui s’en souvient ? »

  1. Très émouvant, et fort bien conté, et surtout une vue à hauteur d’homme d’un événement planétaire. Ce point de vue est de ceux qui perdurent dans le temps, par-delà l’érection de monuments plus ou moins faux-culs.

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