La truite est-elle identitaire ?

identitaire-livre-identité-nation-religion-politiqueLa «question identitaire» pollue l’air du temps. Or, l’identité est semblable à la truite qui vous échappe des mains dès qu’on veut la saisir. Un livre du professeur Philippe Chanson, anthropologue et théologien suisse, nous apporte le matériel de pêche nécessaire.[1]

A l’extrême-gauche, l’identité religieuse et culturelle fait partie de la rhétorique de la nébuleuse appelée, faute de mieux, islamo-gauchiste, à la fois opposée à la démocratie libérale, au sionisme, à la laïcité et à tout ce qui représente l’Occident, ses aspects bénéfiques comme ses revers maléfiques.

Sur l’extrême rive opposée, s’excitent les groupes de la mouvance identitaire en lutte contre le « grand remplacement » des blancs par l’immigration d’origine africaine (il reste à savoir si, au fond, les deux rives ne se rejoignent pas pour créer l’Ile du Racialisme[2]. Mais c’est une autre histoire…).

Les dés pipés de l’identité

Pour les uns comme pour les autres, l’identité permet de coaguler la partie de la population à mobiliser sur le plan politique. Pourtant, rien n’est moins coagulant que cette notion.

Avec elle, les dés sont pipés d’emblée. L’identité signifie «ce qui fait qu’une chose, une personne est la même qu’une autre, qu’il n’existe aucune différence entre elles»[3] . Elle s’exerce « façon permanente et exclusive », ajoute Philippe Chanson.

Présenter l’identité comme un objet idéologique intangible – une sorte de forteresse à l’architecture immuable à défendre envers et contre tout – relève de l’escroquerie morale et politique. Car rien n’est plus changeant, protéiforme, mouvant qu’une identité ou plutôt les identités.

Au fil du temps, je ne suis même plus identique à moi-même. Et si je me conjugue au présent qui suis-je ? Un Suisse, protestant, Genevois, Carougeois, avec une moitié savoyarde ? Le mari de ma femme ? Un cycliste supporteur de l’équipe suisse de foot et du XV de France ? Dois-je me définir par mes activités professionnelles passées ou présentes ? Par mon appartenance ou ma non-appartenance à un parti politique ? Et si je pose la question « d’où suis-je ? », c’est tout de suite le grand bazar !

Ça se complique encore : dans la majesté de la Mosquée de Kairouan, le chrétien peut entrer fugitivement dans la peau d’un musulman ; à la Synagogue de la Ghriba à Djerba, un musulman dans celle d’un juif ou à la cathédrale de Chartres, la plus antipapiste des parpaillotes se glisser sous la mantille d’une catholique des plus romaines.

Et ça n’est pas fini, même avec les types les plus évidents d’identité. J’appartiens au genre masculin, certes. Mais, si je suis les pas de notre cher Carl-Gustav Jung, je dois entrer en négociations avec mon anima, cette personnification de mes tendances féminines. Je porte une femme en moi. Ma femme porte un homme en elle.

Abysse identitaire

Bref, l’identité, c’est la plongée dans les abysses. D’ailleurs, même ceux qui se réclament du mouvement identitaire doivent jongler avec cette notion, comme l’illustre cette déclaration d’un militant français du groupe Les Identitaires, Guillaume Luynt : Au nationalisme, idéologie de la nation, nous préférons le patriotisme, attachement charnel à notre terre. Un patriotisme que nous osons affirmer triple : régional (patrie charnelle), français (patrie historique), européen (patrie civilisationnelle).

Par conséquent en choisir une seule ou deux ou trois parmi toutes les autres qui composent chaque être humain, c’est réduire celui-ci à un point tel qu’il en perd son humanité, diverse par nature.

L’identitarisme est donc aussi illusoire que son nom est malaisé à prononcer. Il n’empêche que les illusions sont aussi mobilisatrices que néfastes. L’Histoire, avec sa grande Hache (bonjour Georges Perec !) nous l’a trop souvent démontré.

La Relation plus que les racines

Pour se dépêtrer des sables mouvants identitaires, le professeur Chanson trace trois pistes de sortie, notamment en s’appuyant sur le témoignage et l’œuvre du romancier, poète et philosophe martiniquais Edouard Glissant. Dans la conclusion du livre de Philippe Chanson, ces trois pistes convergent vers un boulevard asphalté par Glissant :

(…) Le sentiment d’identité n’est pas tant à chercher dans nos racines que dans ce que Glissant nomme, avec un grand « R » significatif, la Relation, ces épaisseurs de relations, de flux et reflux nous reliant, ralliant, relatant, relayant avec autrui, avec le monde et qu’il définit «comme la quantité réalisée de toutes les différences du monde», ajoutant, «sans qu’on puisse en excepter une seule». 

En me focalisant sur une seule forme d’identité, je m’ampute de toutes les autres qui font de moi un être humain. Ainsi réduit à une seule dimension d’ordre robotique, je suis moralement prêt à être manipulé pour accomplir les plus basses besognes.

Jean-Noël Cuénod

ESPACE VIDEO
Pour détendre un peu l’atmosphère, Le Complexe de la Truite, ce petit chef-d’oeuvre oublié créé par un artiste aux multiples identités (poète, homme de radio, auteur de chansons, humoriste de scène, acteur de cinéma) Francis Blanche, sur la musique « d’un obscur compositeur autrichien » !

 

[1] Dans la fabrique des identités : Embarras, dérives et ouvertures, tel est le titre de cet ouvrage qui vient de paraître aux Editions Ouverture Dialogues

[2] «Dictionnaire lintern@ute»: le terme racialisme peut avoir différentes connotations suivant son utilisation. Soit synonyme de la raciologie, il compare les différents types humains en fonction des hérédités, soit altération de la notion de racisme, il s’applique à théoriser sur la base de l’existence de races diverses.

[3] Dictionnaire du CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales).

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