Bal Blomet, résurrection d’un cabaret parisien

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Le « Cabaret Extraordinaire » au complet (photo JNC)

Enthousiasmante réouverture de l’ex-Bal Nègre, qui avait fait vibrer le monde et Paris durant les Années Folles. Un cabaret qui renaît de ses cendres, c’est un acte de résistance de plus face aux troupes du malheur.Il y avait du monde, beaucoup de monde, mercredi soir à l’ouverture du Bal Blomet. Et du monde heureux, très heureux. Ouverture ou réouverture ?

Ce lieu mythique des Années Folles aurait dû s’appeler, comme jadis, Bal Nègre. C’est ainsi que le poète Robert Desnos l’avait baptisé en 1931 dans un article pour le quotidien Comœdia ; il préférait cet intitulé à celui de « Bal Colonial » que lui avait donné son propriétaire de l’époque dès son ouverture en 1924.

C’est donc sous le nom de Bal Nègre que cet espace de la liberté créatrice tous azimuts avait fait vibrer Paris et la planète. La légende prétend qu’il suffisait à un étranger de prononcer le chiffre « 33 » pour que le chauffeur de taxi l’amène, non pas dans un cabinet médical, mais 33 rue Blomet, dans le XVe arrondissement, l’adresse de ce cabaret.

A l’époque, le mot « Nègre » n’était pas forcément perçu de façon négative. Au contraire, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, René Depestre avaient placé leur œuvre sous le signe de la négritude. Le Bal Nègre mélangeait d’ailleurs joyeusement les couleurs de peau et les origines sociales. Les ouvrières et les ouvriers antillais des usines Citroën toute proches y côtoyaient Joséphine Baker, Maurice Chevalier et Mistinguett, Jean Cocteau, Ernest Hemingway, Foujita, Mondrian, la bande des surréalistes emmenée par Robert Desnos – qui habitait tout près, au 45 rue Blomet – et tant d’autres artistes, poètes et romanciers.

Après la Seconde Guerre mondiale, le cabaret a progressivement perdu sa destinée musicale pour devenir un restaurant sud-américain.

Nouveau propriétaire des lieux dès 2010, Guillaume Cornut, pianiste et ex-trader, les a rénovés, tout en conservant le génie propre à cet endroit et en reprenant le droit fil de l’esprit « cabaret » du Bal Nègre mais en captant notre époque dans ce qu’elle peut avoir d’original sur le plan artistique.

Toutefois, il ne s’appellera plus Bal Nègre, malgré les intentions premières du propriétaire. En effet, le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) et d’autres organisations ont lancé contre cet intitulé une pétition sur Change.org, revêtue de 6000 signatures. Le mot « nègre » a perdu l’aura positive qu’il avait durant l’entre-deux-guerres pour devenir l’un des symboles les plus odieux de la discrimination raciste. Sagement, Guillaume Cornut a donc dénommé son cabaret, Bal Blomet. Mais tout dans ce lieu rappelle sa filiation avec le Bal Nègre. Le nom change. L’âme demeure.

La programmation du nouveau Bal est d’un bel éclectisme : cabaret, jazz, ragtime, musique classique, tango, comédie musicale.

Cabaret Extraordinaire et Prodigieux Yanowski

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Yanowski, mirage devenu corps (photo JNC).

Pour son ouverture, le Bal Blomet a fait fort en mettant en vedette le prodigieux Yanowski, chanteur-comédien, auteur-compositeur et surtout poète. Son dossier de presse le présente ainsi : « Petit-fils d’un anarchiste espagnol par sa mère, vaguement slave par son père, il grandit dans la bohème parisienne au milieu des saltimbanques. »

Yanowski met à profit son physique de géant en bougeant avec la précision d’un danseur classique. Il place d’ailleurs ses pieds en cinquième position, lorsqu’il apparaît devant son micro avec l’étrangeté d’un mirage qui aurait fait corps. Le chef couvert d’un feutre, les yeux soulignés de noir, chacun de ses poèmes chantés devient une petite comédie musicale. Yanowski chante avec les couleurs chaudes d’une voix russe, danse, mime, transforme son visage au gré des scènes… L’amour, la mort, la vie, comme toujours, certes, mais comme jamais.

Dans la première partie intitulée « Passe interdite » (un satanique pas de tango), Yanowski était accompagné par deux remarquables musiciens, Hugues Borsarello (violon) et Samuel Parent (piano). Citons les quatre derniers vers d’une de ses chansons, « Redonne-moi un verre », pour en mesurer sa force poétique :

Je sais des villes sans rumeur
Je sais des lunes sans lueur
Je sais de chaque amour qui meurt
La renaissance des baisers.

Dans la seconde partie, nommée « Cabaret Extraordinaire », Yanowski partage la scène avec d’autres artistes d’une dinguerie enthousiasmante :

  • Maria Dolorès, hilarante meneuse de revue qui joue de son corps plantureux avec un humour ravageur,
  • Elise Roche, fausse Nunuche blonde et vraie poison sardonique,
  • Christian Tétard dit « Jean-Jacques », prolo lunaire tout en plasticité,
  • Orianne Bernard, la « Dame en verte » (oui, en vertE, ce n’est une frappe de faute !) à la fois fascinante et désopilante dans son personnage d’Ava, la femme fatale,
  • Fred Parker, complice de Yanowski et étourdissant pianiste (à la batterie, Corentin),
  • sans oublier Immo, à l’humour acrobate, vertigineux clown allemand sans nez rouge, ni souliers géants qui font pouett’-pouett (quoique sa chaussure droite tient un rôle éminent dans son spectacle).

Raconter ce « Cabaret Extraordinaire » serait contre-productif et même sacrilège. Allez plutôt le voir. Pour vous donner une idée sachez que ces artistes font partie de la même famille d’esprit que le duo des Paraconteurs, Eric Druel et le Genevois de Paris Mathieu van Berchem. Disons qu’au « Cabaret Extraordinaire » le burlesque, l’ironie, l’inventivité dadaïste le disputent à un savoir-faire d’une précision de tous les instants. A un tel niveau, la dinguerie devient un art horloger.

Jean-Noël Cuénod

Renseignements pratiques :

  • ­Bal Blomet, 33, rue Blomet, 75015 Paris
  • Métros : Volontaires, Sèvres-Lecourbe ou Pasteur
  • Un restaurant « La Table du Bal » est à disposition dans ce lieu.
  • Pour voir la programmation se référer au site : www.balblomet.fr

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