Affaire – les Macron’s n’ont rien compris

Affaire-Ferrand-Sarnez

La petite affaire immobilière du ministre Richard Ferrand intéresse désormais les magistrats. Le ministre de la Justice relaie un communiqué de son bras droit qui fait l’objet d’une enquête. Macron et les siens n’ont donc rien compris au changement radical de la mentalité ambiante qui ne supporte plus copinage et népotisme. Indécrottable caste politicienne.Après avoir affirmé qu’il fallait « circuler » car il n’y avait « rien à voir » dans le dossier Ferrand, la justice a changé de disque : le Parquet a ouvert une information préliminaire pour jeter la lumière sur les opérations immobilières réalisées par le tout nouveau ministre de la Cohésion des territoires lorsqu’il dirigeait les Mutuelles de Bretagne.

Le Canard Enchaîné d’hier a clairement décrit le processus : Les Mutuelles de Bretagne cherchent des locaux à louer. Leur directeur général Ferrand trouve un vendeur avec lequel il signe, en son nom, un compromis aux termes duquel la vente ne sera effective que si Les Mutuelles de Bretagne signent un bail avec la Société civile immobilière (SCI) qui prendra la place de l’acheteur (Richard Ferrand). Le futur ministre propose alors cette location à son conseil d’administration, sans spécifier son rôle dans l’opération. La compagne de Ferrand fonde sa SCI qui reprend à son compte le compromis de vente et se substitue à son compagnon pour devenir propriétaire des locaux. Le bail de location est signé par le Conseil d’administration des Mutuelles de Bretagne. « Tout le monde savait que la propriétaire n’était autre que ma compagne » dit aujourd’hui Richard Ferrand. Mais, ajoute Le Canard, celui qui présidait le conseil à l’époque n’en a gardé aucun souvenir. Résultat : la compagne du futur ministre, nanti du bail des Mutuelles, a obtenu un prêt de 400 000 euros – soit la totalité de l’investissement – couvert par les loyers. Et comme les Mutuelles de Bretagne ont pris à leur charge les travaux de réfection des locaux (184 000 euros), l’heureuse bénéficiaire deviendra propriétaire de locaux restaurés. Gâteau sur la cerise, la compagne de Ferrand est désormais l’une des principales avocates des Mutuelles de Bretagne.

Façon François Fillon – dans une moindre mesure – Richard Ferrand a finassé avec les journalistes, avançant un argument qui, le lendemain, était contredit. Et ainsi de suite. Comme le l’ex-futur président, il a alimenté lui-même la spirale de la polémique. Or, ce genre de mécanisme entraîne ipso facto le gouvernement. Sur ce point, le président Macron a raison : c’est au premier ministre de prendre les décisions. Or, force est de reconnaître qu’Edouard Philippe a mal géré l’affaire en laissant la spirale se développer.

Le comportement de Richard Ferrand enfreint-il la loi, notamment celles sur les mutuelles ? A la justice de répondre. Mais sur le plan politique, la question n’est pas là. Destinés à favoriser les proches de hauts dirigeants, ces petits tours de passe-passe ne… passent plus, qu’ils soient ou non légaux.

Bayrou et l’affaire du touïte maudit

Autre clou dans l’escarpin présidentiel : l’enquête préliminaire ouverte pour emplois fictifs d’assistants au Parlement européen contre 19 eurodéputés, dont la ministre Marielle de Sarnez, bras droit au MoDem de François Bayrou. Le dénonciateur n’est autre que le Front national. A l’évidence, le FN veut enfumer la justice et les médias pour faire oublier ses propres turpitudes qui sont d’une toute autre nature : après enquête, le Parlement européen a dénoncé à la justice française un important système d’emplois fictifs ourdi par le Front national pour alimenter ses caisses avec l’argent public des Européens (préjudice allégué : cinq millions d’euros). Rien de tel pour les 19 députés dont la ministre qui a porté plainte en dénonciation calomnieuse contre une représentante du FN.

Sa cause paraît plutôt bonne. C’est sans compter sur son mentor, le Ministre ­– d’Etat !– de la Justice, François Bayrou : il a retouïté un communiqué de Marielle de Sarnez se défendant contre les accusations frontistes. Certes, il a pris soin d’effacer de son compte Touïteur toute référence à sa fonction ministérielle. Mais quand on est ministre de la Justice, on ne l’est pas à temps partiel. La distinction entre expression privée et charge publique n’est pas acceptable. Bayrou engage son ministère, son gouvernement et son pays en tout temps et sous toutes les latitudes.

Cette rediffusion d’un communiqué plaidant la cause d’une personne visée par une enquête judiciaire est d’autant plus inadmissible qu’elle est le fait du ministre de la Justice, garant de l’indépendance des magistrats français. Où est l’indépendance lorsque son garant a pris fait et cause pour un justiciable ?

Affaire et Common Decency

Ces deux affaires démontrent à quel point la caste politique française – pourtant en plein renouvellement – n’a pas encore intégré la « common decency » illustrée par le grand George Orwell. Cette formule difficilement traduisible qui signifie, en gros, « décence ordinaire ou générale ou populaire » et que le philosophe Bruce Bégout définit comme « la faculté instinctive de percevoir le bien et le mal » dans son ouvrage La décence ordinaire (Editions Allia).

La « décence commune » est donc un sentiment d’évidence qui permet de trancher entre ce qui se fait et ce qui ne doit pas se faire. Evidence ? Pas pour tout le monde. Nombre de politiciens ne partagent pas cette « décence commune » et naviguent entre les eaux du « ce qui se fait » et celles, troubles, « de ce qui ne se fait pas ». Souvent mal rémunérés, ils ont pris l’habitude d’agrémenter leur frugal quotidien par quelques margoulinades et autres carabistouilles. Ces petits arrangements avec la « décence commune » étaient tolérés par la grande majorité des citoyens. Mais le vent du Nord avec ses effluves vertueuses a soufflé sur l’Hexagone : ce qui était accepté, ne l’est plus. L’affaire Fillon en est la démonstration la plus éclatante.

Et puis, la jeunesse d’Emmanuel Macron, son audace et sa vivacité, ont profité de ce changement de climat et en ont accentué les rigueurs en promettant une loi sur la moralisation politique et en flanquant un grand coup de balais sur ces partis qui puaient le remugle. Grand ménage de printemps dans la maison France. Mais voilà qu’avec Richard Ferrand et François Bayrou, on ferme les fenêtres, on range les produits d’entretien.

Certes, la France a toujours éprouvé de la peine à mettre le curseur de ses humeurs au bon endroit. Trop laxiste hier, deviendrait-elle trop excessive ? C’est probable. Cela dit, le moins que l’on puisse attendre de ce gouvernement est qu’il mette en pratique les principes moraux dont il s’est fait l’héroïque héraut. Le président Emmanuel Macron est aujourd’hui porté par une vague d’espérance populaire. Gare au reflux.

Jean-Noël Cuénod

2 réflexions au sujet de « Affaire – les Macron’s n’ont rien compris »

  1. C’est bien connu, hélas: « Plus tu pédales moins lentement, moins tu vas plus vite »… J’aime bien le Tour de France…

  2. haha, très bien, bravo encore une fois. Aime beaucoup tes « margoulinades » et autres « carabistouilles ». Ainsi que le « rangement des produits d’entretien »…..

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