Trumpérialisme et la maladie sénile du capitalisme

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C’est Donald Trump lui-même qui a réalisé ce photomontage de lui en roi de Manhattan sur une fausse « une » de « Time » ©White:House

Trump envahit-il le Vénézuela? Nous voilà sidérés Menace-t-il d’en faire de même en Colombie et à Cuba en attendant le Canada? Nous tombons de la chaise. Veut-t-il s’emparer du Groenland? C’est de l’armoire que nous dégringolons. Arrêtons de découvrir la lune orange. Et voyons le Trumpérialisme tel qu’il est: le porte-vocifération du capitalisme techno-financier.

Le mot « capitalisme » est source de malentendu. Les capitalistes le récusent pour avancer masqués. Ses opposants en font un objet de répulsion. Alors de quoi s’agit-il dans le contexte actuel? Le Plouc a bricolé cette définition basique:

Le capitalisme est un système économique reposant sur la propriété privée des moyens de production industrielle, agricole et technologique, de communication et d’information dont l’objectif premier est la recherche du profit et l’accumulation des richesses.

Jadis, le capitalisme a dû – non sans de très fortes résistances, non sans luttes acharnées menées par les syndicats ouvriers – consentir à quelques concessions d’ordre social: interdiction du travail des enfants, conventions collectives, etc. Il avait alors besoin des nombreux bataillons du prolétariat pour faire fonctionner la machine industrielle. Le patronat devait donc faire attention à ne pas laisser un cours trop libre à cette démesure qui est pourtant inscrite dans la description même du capitalisme.

De plus, en payant mieux ses ouvriers, le patronat trouvait de nouveaux débouchés de consommation.

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Tableau d’une usine en Allemagne à la fin du XIXe siècle par Adolph von Menzel ©Wikipédia

La Guerre Froide et la grande illusion

La période de la Guerre Froide a diffusé largement cette grande illusion: le capitalisme contiendrait en lui les germes de la démocratie, de l’économie libérale de marché, du progrès scientifique et de l’Etat de droit.

Cette illusion était renforcée par le fait que face aux pays développant des économies capitalistes, ceux dominés par le socialisme autoritaire – qu’incarnait la Russie soviétique – vivaient sous un régime totalitaire et dictatorial.

Certes, l’URSS avait remporté d’indéniables succès technologiques, notamment en aéronautique spatiale. Mais en fin de compte, la science appliquée a progressé plus spectaculairement de l’autre côté du Rideau de Fer.

Même la justice sociale semblait mieux assurée dans les pays capitalistes qui ont alors vécu un long moment social-démocrate amorcé par le New Deal du président démocrate Franklin D. Roosevelt dès 1933 et qui s’est diffusé après 1945 en Europe de l’Ouest sous diverses formes(1). Ce fut sans doute l’un des moments les plus heureux dans l’histoire des pays concernés(2) mais qui – sortez vos mouchoirs! – appartient au passé.

Pourtant, nous aurions dû nous méfier de cette

trompeuse vision d’un capitalisme gentiment démocrate puisque le nazisme avait imposé son ordre totalitaire, tout en préservant et développant les structures capitalistes de l’Allemagne des années 1930.

Mais comme nous avons une mémoire de mouche… Et puis tout semblait si bien engagé après le cauchemar nazi qu’il était doux de croire au meilleur des mondes capitalisto-démocratiques.

Le patronat était d’autant plus enclin à supporter les politiques social-démocrates que le bolchevisme russe se faisait alors menaçant avec son arsenal nucléaire.

Et la Chine s’est réveillée

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Et ShangaÏ s’est réveillée…©Wikimedia Commons

Cet état hypnotique a volé en éclats dès la fin du siècle dernier sous l’effet de l’exemple chinois. En  effet, Pékin a démontré qu’il était possible d’installer le capitalisme le plus performant au sein d’une dictature stalinienne, avec une économie de marché et des structures juridiques placées sous le strict contrôle du Parti communiste.

Il devenait désormais impossible de voir dans le capitalisme l’utérus de la démocratie et de l’Etat de droit.

Dans le même temps, le capitalisme techno-financier a succédé au capitalisme industriel. Dès lors, plus besoin de gros bataillons prolétaires! La classe ouvrière a été éparpillée façon puzzle éteignant ainsi toute conscience de classe.

Les lois et réglementations préservant la nature ainsi que le bien-être social étaient de plus en plus perçues comme autant de barrières entravant la dynamique du capitalisme et cette quête du profit profondément ancrée dans son génome.

Ici ou là, des entorses à l’Etat de droit sont apparues, des lois sociales et environnementales ont été « détricotées » comme l’on dit dans la médiasphère.

Mais au regard des dirigeants capitalistes les plus impatients – en premier lieu aux Etats-Unis – tout cela n’allait pas assez vite, ni assez loin. C’est toute la muraille de l’Etat de droit qu’il fallait abattre.

Trump, l’agent destructeur de l’Etat de droit

Trump, avec son absence totale de surmoi en bandoulière, est arrivé au moment pile. Il fallait un type de ce genre complètement désinhibé, qui n’est encombré ni de culture ni de scrupule, pour mener à bien cette destruction de la muraille protectrice. D’où le soutien massif apporté à sa candidature par la plupart des puissants groupes capitalistes étatsuniens, surtout dans les milieux de la technologie de la communication, cœur du nouveau pouvoir économique.

Le capitalisme est indissociable de la prédation. Pour persévérer dans son être, il doit conquérir. Des marchés certes mais aussi des pays, voire des continents. « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte les nuages » comme ne l’a pas dit en ces termes Jean Jaurès (lire la véritable citation) . Quoiqu’il en soit, la formule frappe juste.

Dès lors, le Trumpérialisme dépasse la personnalité erratique de Yellow Moumoute. C’est une lame de fond qui vient de loin et qui va loin.

Ce mouvement est politiquement soutenu par l’extrême-droite et les partis national-conservateurs un peu partout. Les tenants du libéralisme gentillet du temps de la Guerre Froide s’apprêtent à être broyés.

Quant à la gauche, elle s’est montrée incapable d’établir le bilan de l’effondrement de l’Union Soviétique, puis celui de la social-démocratie. Elle paraît vidée intellectuellement et ne semble pas en mesure d’offrir une résistance crédible, en tout cas à court et moyen terme. Même si des signes de réveil apparaissent ici ou là, telle l’élection à la mairie de New-York du socialiste démocrate Zoran Mamdani.

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Manif anti-immigrés menée par le Mouvement identitaire autrichien à Vienne le 10 novembre 2013 ©Wikimedia Commons

Le rôle dévolu à l’extrême-droite

Si le capitalisme nouveau veut abattre l’Etat de droit et s’ingénie dès à présent à détruire les lois sociales et environnementale, il s’évertue au contraire à renforcer l’Etat dans son aspect le plus répressif en imposant des décisions liberticides et des mesures de censure , à l’instar des listes de « mots interdits » par Trump 2. Les partis d’extrême-droite rempliront donc cette tâche en usant de cette démagogie nationaliste qui persuade les dindes de voter pour Noël.

Comment porter l’espoir d’une résistance dans de telles conditions? Pour l’instant, cet horizon paraît bien bouché.

Quelques lueurs d’espoir: malgré les coups sévères que leur assène Trump, les institutions démocratiques ne cèdent pas aux Etats-Unis et l’impopularité de Yellow Moumoute est en train de déborder sur les électeurs républicains. Elu sur un programme isolationniste, jurant de ne s’occuper que des Etats-Unis en laissant tomber le reste du monde, voilà Donald Trump qui veut « diriger le Vénézuela », intervenir en Colombie, à Cuba, en Iran, au Groenland. Dès lors, nombre de ses électeurs ne cachent pas leur frustration dans les réseaux sociaux: « qu’il s’occupe de nous plutôt que des Vénézuéliens ».

Si le chômage et l’inflation n’augmentent pas, les électeurs de Trump lui pardonneront vraisemblablement cette grave entorse au programme isolationniste.

En revanche, si ces deux signaux d’alerte se mettent à retentir, les républicains risquent une lourde défaite lors des élections de mi-mandat, privant ainsi le président d’une majorité au Congrès. Et là, Trump sera condamné à l’impuissance. A moins d’envisager un coup d’Etat militaire ce qui ne paraît pas crédible, même si l’histoire récente nous a appris que le pire reste toujours possible.

L’hybris porte en lui ses limites

Sur un plan plus général, l’hybris du capitalisme porte en lui ses propres limites, ne serait-ce que par l’épuisement mécanique de ses forces internes comme tout corps vivant. Le capitalisme a maintes fois mué. Peut-être a-t-il atteint aujourd’hui le stade de la maladie sénile.

L’impudent comportement de Trump n’en serait-il pas un symptôme? En multipliant les humiliations, Trump s’est fait une masse d’ennemis qui au moindre signe de faiblesse se rueront sur lui. A moins qu’ils ne hâtent sa fin de façon violente.

Cela dit, Trump n’est que le porte-vocifération de ce capitalisme techno-financier et non pas son moteur. Yellow Moumoute éliminé, il sera remplacé.  L’ennui avec une maladie sénile, c’est qu’elle dure longtemps.

Quelques bémols tout de même à cette marche funèbre: en développant son agressivité prédatrice, le capitalisme techno-financier, avec ou sans Trump, va créer des anticorps au sein de la société. Car le chaos qu’il provoque n’est pas vivable de façon permanente.

De même, les partis d’extrême-droite qui le soutiennent risquent fort de se manger entre eux, compte tenu de leur nature même de propagandistes du nationalisme. Mais avant que la gauche et la droite politiquement libérale ne puissent relever la tête, du sang aura coulé sous les ponts de Paris et d’ailleurs.

1 Compte tenu de son apport décisif à la création de la sécurité sociale, le Parti communiste français avait développé après la Seconde Guerre mondiale une pratique sociale-démocrate sous un enrobage révolutionnaire.

2 Pour les autres nations, notamment en Asie et en Afrique, ce fut une tout autre histoire, nettement moins heureuse.

Jean-Noël Cuénod

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