Jacques Delors rejoint les grands non-présidents de la République

jacques-delors-pierre-mendes-france-michel-rocard-hommage

© Montage:JNC_Beaurecueil-Forge de la Poésie

La France devrait trouver une vaste paroi rocheuse pour y statufier les grands présidents de la République qu’elle a failli avoir et que, finalement, elle n’a pas eu. Comme les présidents états-uniens au Mont Rushmore. Décédé mercredi à l’âge de 98 ans, Jacques Delors vient de rejoindre ce Panthéon virtuel des célèbres non-présidents.

Qui sont-ils? Outre Delors, deux autres sautent à la mémoire, Pierre Mendès-France et Michel Rocard. Peut-être avez-vous d’autres non-présidents à l’esprit. On pourrait y inclure, par exemple, Alain Juppé ou Laurent Fabius.

Toutefois, je m’en tiens à mon trio qui présente une dimension particulière. Leur non-présidence a causé dans l’opinion publique plus de regrets que d’autres.

Soupire-t-on vraiment à la non-élection d’Alain Juppé ou de Laurent Fabius ? Rien n’est moins sûr.

Un sentiment persistant d’occasion ratée

Alors, que l’absence à l’Elysée de Mendès-France, Rocard et Delors laisse, encore aujourd’hui, un sentiment d’occasion ratée, un goût persistant de nostalgie et même de remord. « C’est bien dommage »! Cette exclamation, les trois grands non-présidents l’ont sans doute entendue à maintes reprises.

Entre eux, les points communs ne manquent pas. Ils appartiennent à la même famille politique, dite de la « deuxième gauche », résolument non-communiste qui avait descendu Marx de son piédestal pour le rendre à sa place de penseur, important certes, mais que sa déification par les communistes avaient ridiculement transformé en oracle éternel.

Cette « deuxième gauche » voulait instaurer l’Etat comme arbitre et non plus comme acteur majeur de l’économie. Elle a donc promu l’ « économie sociale de marché » pour conduire le capitalisme vers une répartition plus juste des fruits produits par son dynamisme créateur. Hélas, l’ « économie sociale de marché » reste encore à inventer!

Le pouvoir à un haut niveau, mais…

Chacun des trois grands non-présidents a pratiqué le pouvoir à haut niveau. Plusieurs fois ministres sous la IVe République (avec un poste de sous-secrétaire d’Etat au Trésor sous la IIIe pendant le Front Populaire), Pierre Mendès-France a exercé la réalité du pouvoir en tant que président du Conseil des ministres (1) durant 8 mois et 5 jours. Malgré la brièveté de ce mandat, Mendès a pris à cette occasion plus de mesures d’importance que bien d’autres qui ont régné plus longtemps.

PMF n’a pas pu ou voulu briguer la présidence de la République une fois celle-ci dotée des pouvoirs étendus que lui confère la Constitution de la Ve République.

Rocard et son meilleur ennemi

Michel Rocard a été le premier ministre de son meilleur ennemi François Mitterrand du 10 mai 1988 au 15 mai 1991. Durant ces 3 ans et 5 jours, il a mené des réformes importantes dont la création d’un impôt à la fois très productif (141,6 milliards d’euros de recette globale en 2022) et peu douloureux pour le contribuable.

Rocard a également pacifié la Nouvelle-Calédonie alors en ébullition par le biais des Accord de Matignon.

Malgré ce bilan globalement positif, Rocard ne parviendra jamais à l’Elysée, François Mitterrand – qui lui vouait une haine froide – n’ayant de cesse de lui barrer la rue du Faubourg Saint-Honoré.

Le pouvoir en Europe mais pas en France

La carrière de Jacques Delors a été excellemment évoquée par cet article de l’Obs. Puissant ministre de l’économie et des finances (22 mai 1981-19 juillet 1984) de François Mitterrand, il a surtout présidé de 1985 à 1995 la Commission européenne à un moment capital de son histoire: accords de Schengen, Erasmus, euro, dérégulation des marchés financiers.

Pressé par le Parti socialiste et soutenu par de flatteurs sondages, Jacques Delors doit décider de se porter candidat à l’élection présidentielle de 1995. Finalement, il renonce à sa candidature lors d’une émission-suspens menée par Anne Sinclair sur TF1.

Plus tard, Delors expliquera à des proches qu’il lui était impossible de briguer l’Elysée dans la mesure où son propre parti ne partageait pas son programme et qu’il ne pouvait pas s’appuyer sur les centristes engagés en faveur d’un autre candidat, Edouard Balladur.

On attend toujours l’« Europe sociale »

Et puis, la politique européenne de Jacques Delors a été marquée par une libération du capitalisme qui a provoqué un accroissement spectaculaire des inégalités. Il avait promis l’émergence d’une « Europe sociale ». On l’attend toujours.

Toutefois, des trois grands non-présidents, Delors est celui qui aura le plus imprimé sa marque mais à la tête de la Commission européenne et non pas à celle de son pays.

Qu’a-t-il manqué aux trois protagonistes pour qu’ils parviennent à monter sur la première marche du podium? Une envie dévorante de l’emporter? Un aspect trop rigide, versant négatif de leur rigueur morale et intellectuelle? Un refus de se lancer dans les catalogues sexy de la démagogie?

Et puis, s’ils avaient été élus à la magistrature suprême, sans doute auraient-ils déçu. Comme tous les autres.

Jean-Noël Cuénod

(1) Sous les III et IVe Républiques, le rôle du président de la République était politiquement très limité et consistait surtout à nommer les présidents du Conseil des ministres en fonction des rapports de force parlementaires.

1 réflexion sur « Jacques Delors rejoint les grands non-présidents de la République »

  1. Excellent article, d’un bout à l’autre – la conclusion très juste – , montrant, une fois de plus, la grande culture politique de JN Cuénod. Merci.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *