Art: Kiki la Reine des folles années

art-kiki-montparnasse-mendjinzky

Kiki en 1920 peinte par Maurice Mendjizsky (expo « L’Ecole de Paris, collection Marek Roefler », Musée de Montmartre)

Je vous parle d’un temps que les moins de cent ans ne peuvent pas connaître: les Années Folles succédant à un autre délire, la Première Guerre mondiale. A chaque époque, sa Reine (les rois, on s’en fout). Pour celle-ci, ce fut Kiki de Montparnasse. Cette nostalgie – que Paris ne cesse de se coltiner – s’expose actuellement au Musée de Montmartre.

Consacrée à la collection Marek Roefler, cette exposition donne à voir de nombreux artistes de la Première(1) Ecole de Paris, connus ou moins connus. Ecole est un bien grand mot; il désigne surtout un superbe fourre-tout regroupant les artistes accourus du monde entier dès le début du XXe siècle pour éclairer leur voie dans la Ville-Lumière.

L’expo au Musée de Montmartre se révèle d’une buissonnante richesse, notamment par la grâce de nombreuses femmes artistes, telle Mela Muter et Tamara de Lempicka. Mais Le Plouc a concentré sa focale sur le personnage-clé des Années Folles, Kiki, la « Reine de Montparnasse » qui figure sur de très nombreux tableaux.

Le modèle des modèles

Reine couronnée par Ernest Hemingway himself qui a rédigé la préface de ses mémoires traduites en anglais:

Voici un livre écrit par une femme qui n’a jamais, à aucun moment, été une lady; pendant dix ans, elle a été (…) ce que l’on appelle une Reine, c’est très différent, bien sûr, que d’être une lady.

Le destin de ce modèle des modèles rend terne tous les récits d’autofiction qui encombrent aujourd’hui les librairies (A lire cet ouvrage en PDF).

Née Alice Prin en 1901 à Châtillon-sur-Seine en Bourgogne… carrément sur le trottoir sa mère étant forcée par l’urgence de s’y asseoir –, Kiki grandit dans la misère. Pas la pauvreté, la misère. La vraie. Comme dans les chansons réalistes de Fréhel ou Damia.

Après avoir engrossé sa mère, le riche géniteur d’Alice s’en est allé se marier avec un parti plus adapté à sa belle situation sociale.

La misère à tous les repas

La petite est élevée par sa grand-mère qui fait ce qu’elle peut avec le rien qu’elle possède. C’est la misère à tous les repas, écrira-t-elle plus tard dans ses mémoires.

Sa mère, Marie, est montée à Paris pour tenter de gagner un brin de vie. Elle y trouve un bon travail, aujourd’hui bien oublié: linotypiste(2).

La future Kiki la rejoint lorsqu’elle à 13 ans. Un an plus tard, elle termine sa scolarité obligatoire. Voilà qui tombe bien, la gamine n’a aucun goût pour l’école et la formation primaire qu’elle a reçue en Bourgogne est pleine de trous.

Sa mère aimerait bien qu’Alice devienne typo comme elle afin d’appartenir à l’aristocratie ouvrière. Mais la jeune Alice n’a pas le bagage nécessaire pour atteindre ce Graal prolétarien.

  La jeune ado est alors placée dans de multiples emplois tous plus précaires les uns que les autres: brocheuse, fleuriste, laveuse de bouteilles, visseuse d’ailes d’avion. Et enfin bonne à tout faire chez une boulangère qui la maltraite. La future Kiki se révolte et c’est la porte subito!

Alice Prin a plus d’un tour dans son sac à main, qu’elle ne possède pas encore, bien sûr. Les beaux accessoires, ce sera pour plus tard. Sa mère constate, fort étonnée, que la petite ramène de l’argent à la maison. Intriguée, elle la suit jusqu’à l’atelier d’un sculpteur dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Horreur! Alice y expose ses 16 ans dans la nudité la plus totale pour servir de modèle au dit sculpteur qui la paie 5 francs chaque pose.

art-kiki-montparnasse-maurice-mendjizsky

Kiki peinte cette fois-ci en 1921 par Maurice Mendjizsky (expo « L’Ecole de Paris, collection Marek Roefler », Musée de Montmartre)

Un ordinaire extraordinairement ordinaire

La mère devient folle de rage et hurle: « Hors de chez moi! Et que je ne te revoie plus! » Voilà donc la jeune Alice jetée à la rue avec sa thune en poche pour seul viatique qui lui permet, tout de même de louer une chambre dans un sordide garni pendant au moins un petit moment.

Elle y rencontre une copine, qui vit aussi dans la dèche, mais possède un bon plan pour améliorer un ordinaire tellement ordinaire qu’il en devient extraordinaire.

Ce plan? La copine connaît plusieurs peintres à Montparnasse, toujours en quête de jeune fille au corps bien fait pour poser comme modèle. Ou plus si affinité. Voilà qui convient parfaitement à Adèle qui, à 16 ans, sait jouer de la lubricité masculine. Prostituée? Vous voulez rire? Pas le genre à rester cloitrée dans un lupanar et soumise à une mère maquerelle! S’il faut jouer de son corps pour gagner sa vie, jouons-en mais en restant maîtresse de son destin.

Les deux copines trouvent asile chez un peintre pas très beau mais fort gentil, Chaïm Soutine qui vient tout juste de son Yiddishland biélorusse; il deviendra l’un des maîtres de l’Ecole de Paris. Soutine se dit impressionné par la beauté du corps d’Alice. Celle-ci devient rapidement le modèle d’autres artistes, plus tard catalogués dans la même école.

Naissance de Kiki

Elle tombe amoureuse de Maurice Mendjizky, jeune peintre d’origine polonaise. C’est lui qui le premier la magnifiera sur ses toiles. il lui donnera aussi son surnom qui la rendra célèbre: Kiki, diminutif d’Aliki, Alice en polonais. Cela dit, la modèle n’est pas un modèle de fidélité. Mendjizky est donc plaqué et va se consoler dans le Sud de la France y trouver une lumière moins éblouissante et plus sereine.

Kiki se transforme. Elle a de quoi troquer ses nippes contre du beau linge et adopte la coupe de cheveux au carré, à la garçonne, qu’elle contribue à lancer. Les lèvres rouge-sang, les yeux bordés de khôl, elle en jette. Kiki devient la Reine de Montparnasse, l’icône des années 1920, la muse des dadaïstes, des surréalistes, des poètes, des écrivains qui, avec les peintres, convergent vers ce Paris magique. Tzara, Cocteau, Picasso, Picabia, Desnos, Aragon font partie de sa meute d’amis. Kiki règne sur eux de tout son charisme.

art-kiki-montparnasse-moise-kisling

« Kiki nu allongé » de Moïse Kisling (expo « L’Ecole de Paris, collection Marek Roefler », Musée de Montmartre)

Le « Violon d’Ingres »

Elle entame une liaison à éclipses de huit ans avec Man Ray, un proche d’André Breton. Sa photo « Violon d’Ingres », représentant le dos nu de Kiki avec deux ouïes de violon, circule encore.

Le Japonais Léonard Tsugouharu Foujita, le polonais Moïse Kisling en tomberont amoureux, comme tout le monde ou presque, et l’immortaliseront dans nombre de leurs œuvres. Kiki partage aussi le lit de Nijinski, le célèbre danseur-étoile des Ballets Russes.

A force d’être le modèle des plus grands peintres de l’Ecole de Paris, elle a acquis un indéniable savoir-faire et expose ses dessins et ses toiles en 1927. Non sans succès. Tout lui réussit.

En 1929, elle devient la maîtresse du journaliste Henri Broca, fondateur du magazine Paris-Montparnasse où Kiki aura le beau rôle. Cette année-là, elle publie ses souvenirs avec une traduction en anglais destinée à être diffusée aux Etats-Unis. Mais les autorités douanières de ce pays à la pudibonderie violente refusent l’entrée d’un ouvrage jugé licencieux. Kiki entame également une jolie carrière de chanteuse de cabaret et tourne même à Berlin.

art-kiki-montparnasse-foujita

Kiki en 1928 devient la reine incontestée de Montparnasse comme en atteste ce superbe portrait de Foujita (expo « L’Ecole de Paris, collection Marek Roefler », Musée de Montmartre)

Le coup de massue

Mais les dernières étincelles du feu d’artifice des Années Folles s’éteignent l’une après l’autre dans les clapotis de la routine. La crise économique de 1929 donne un sacré coup de massue sur les années 1930. Le fascisme commence à ramper partout sur l’humus de la pauvreté.

Henri Broca et la mère de Kiki sombrent dans la maladie mentale. Celle qui reste tout de même la Reine de Montparnasse chante de plus en plus dans les cabarets afin de payer les séjours hospitaliers. Pour tenir le coup, elle s’alcoolise et se drogue. Celle dont le corps a rendu fou une multitude d’artistes pèse 80 kilos puis maigrit jusqu’à 57. Sa mère meurt en 1932, Broca la suit dans la tombe en 1935. Kiki est au fond du trou.

Elle en est extirpée par André Laroque, agent des contributions indirectes le jour et accordéoniste-pianiste la nuit, au cabaret « Babel chez Kiki » qu’elle a ouvert en 1937. Sous son influence, elle s’efforce d’arrêter l’alcool et la drogue; elle termine en 1939 son second livre Souvenirs retrouvés.

Durant l’Occupation, Kiki continue à chanter jusqu’en 1943. Progressivement, elle devient l’ombre de cette lumière qu’elle fut naguère encore.

La déchéance

En 1952, l’un de ses anciens amants, l’écrivain étatsunien Frederick Kohner – qui a connu l’insigne honneur d’être déniaisé par la Reine de Montmartre lorsqu’il avait 19 ans – la rencontre dans un café parisien. C’est le choc, comme il l’écrit dans son livre Kiki de Montparnasse paru chez Buchet/Chastel en 1968:

Je scrutais son visage tandis qu’elle titubait vers le bar (…) C’était un visage où l’on sentait la mort toute proche, où l’on devinait déjà le cadavre. Un maquillage outrancier ne faisait qu’accentuer l’impression de décomposition qu’il donnait.

Le 23 mars 1953, la Reine déchue rend son ultime soupir.  Foujita, Thérèse Treize, l’amie la plus proche depuis 1922, et le peintre Georges Florian suivent son cercueil au cimetière parisien de Thiais. Alice Prin rejoint la terre, laissant désormais Kiki tout auréolée de sa légende.

1 Née après la Deuxième Guerre Mondiale, la Seconde Ecole de Paris n’a rien à voir avec celle-ci.

2 Note destinée à celles et ceux qui, contrairement au vieux Plouc, n’ont pas connu l’âge du plomb dans les imprimeries: la linotype était une machine composant des lignes de plomb destinées à la mise en page des livres, des journaux etc.

Jean-Noël Cuénod

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *