L’ombre de la Seconde Guerre mondiale rétrécit sous l’ardent soleil de notre époque. L’Allemagne – matrice du nazisme qui avait fini par la mettre en ruines avant de la diviser pendant près de 41 ans – voit un parti d’extrême-droite s’installer confortablement dans son espace politique.
Le triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt marque une nouvelle progression, accompagnée par une sorte de renazification hypocrite de l’Allemagne. A ce propos, le quotidien bruxellois Le Soir, cite les travaux d’une chercheuse de l’Université de Duisbourg-Essen, Sophie Schmalenberger: « L’AfD ne nie pas la Shoah : elle construit un récit dans lequel elle ne compte plus vraiment ». Une sorte de caillou dans la chaussure de l’Allemagne dont il convient de se débarrasser. Björn Höcke, dirigeant de l’AfD dans le Land de Thuringe, le formule très clairement en vitupérant le Mémorial de la Shoah à Berlin :
Les Allemands sont le seul peuple au monde qui érige un monument de la honte dans leur capitale. Cette politique ridicule consistant à assumer son passé nous paralyse. Notre politique mémorielle doit effectuer un virage à 180°.
En comparaison, même Jean-Marie Le Pen avec son « détail de l’Histoire » fait petit bras (tendu). Moralité (si l’on ose dire): oublions vite cet Hitler pour que nous puissions terminer tranquillement son travail de purification de l’Allemagne de tous ses éléments indésirables.
Banalisation de la symbolique nazie
Cette banalisation de la symbolique nazie se retrouve régulièrement dans les affiches électorales de l’AfD (voir la photo qui ouvre l’article). Son slogan-phare – Alles für Deutschland (tout pour l’Allemagne) – semble aussi niais que d’autres du même tonneau. C’est oublier qu’il s’agit du cri de guerre des SA, les sections d’assaut du parti nazi, qui l’ont systématiquement vociféré en exerçant leur violence de rue, notamment lors de la Kristallnacht (« Nuit de Cristal ») de 1938.
Façon chafouine, l’AfD euphémise en disant « quel Allemand digne de ce nom pourrait-il s’opposer au fait de tout donner pour l’Allemagne ? ». Mais les nazistalgiques auront bien compris ce clin d’oeil à l’époque où « tout marchait mieux parce que tous marchaient droit », époque enthousiasmante où les autoroutes fleurissaient sous les drapeaux à croix gammée.
Nazistalgie et ostalgie en synergie
L’AfD, la plupart des partis et des chefs fascistoïdes comme Vance-Trump maîtrisent de façon fort efficace ces deux sentiments qui sont devenus la marque de notre temps: la nostalgie et la confusion.
A cet égard, l’extrême-droite allemande se révèle virtuose en associant deux nostalgies apparemment opposées, celle du nazisme triomphant et celle de l’Allemagne de l’Est, l’ancien territoire soviétisé abritant le gros de l’électorat de l’AfD.
Nous avons observé la nazistalgie des slogans et des affiches. L’ostalgie(1) a été mise en scène avec autant de savoir-faire. Ainsi, Ulrich Siegmund, la tête de liste de ce parti en Saxe-Anhalt, a-t-il fait sa campagne électorale au guidon du scooter bleu, de marque Simson Schwalbe(2), qui constitue l’un des principaux symboles de la défunte République « Démocratique » Allemande.
Ringard mais efficace. Efficace parce que ringard. Cette mocheté a tiré de souriantes larmes à nombre de ses électeurs qui se revoyaient ainsi plus jeune d’une trentaine d’années. Cette pétrolette marxiste-léniniste fut aussi un pied-de-nez lancé à tous ces gens de l’Ouest avec leur démocratie à trois sous(3).
Parti de l’étranger et nationaliste en même temps
L’AfD n’est pas à une contradiction près: elle se proclame nationaliste alors qu’elle constitue le véritable parti de l’étranger, soutenu vigoureusement par deux ennemis jurés de l’Europe, à savoir Poutine et Trump. Qui ont ainsi un pion à l’intérieur de notre système démocratique. Il ne manquerait plus que Marine Le Pen se propulse à l’Elysée pour que la fête poutino-trumpienne soit complète.
A moyen terme, les plus optimistes souligneront la petitesse du land de Saxe-Anhalt qui ne saurait représenter toute l’Allemagne. Ils évoqueront aussi la solidité de ses institutions démocratiques bien défendues par l’Office fédéral de la protection de la Constitution (Bundesamt für Verfassungsschutz – BfV).
Les plus réalistes inscriront ce succès de l’AfD dans la longue liste des triomphes électoraux qui ont porté au pouvoir les extrêmes droites, sous une forme ou une autre, dans de nombreux Etats.
Des pralinés à la liqueur à l’alcoolique repenti?
Quant aux plus pessimistes, ils auront peut-être en tête l’actuel réarmement massif de l’armée allemande ainsi que la fameuse formule, qui remonte aux années nonante, du dirigeant SPD puis Die Linke, Oskar Lafontaine à propos de la possibilité d’envoyer des soldats allemands à l’étranger: « Ce serait comme donner des pralinés à la liqueur à un alcoolique repenti ».
En effet, une armée allemande redevenue puissante avec une AfD en pleine forme, cela peut susciter quelques cauchemars aux pays voisins.
Demeure l’espoir que l’Histoire ne ressert pas les plats. Ou alors, comme l’écrivait Karl Marx dans son 18 brumaire de L. Bonaparte, elle se présente sous deux formes: « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».
1 Nostalgie de l’Allemagne de l’Est magnifiquement illustrée par le film « Good bye Lenin » de Wolfgang Becker.
2 Sinistre ironie du sort: la famille du créateur des motos Simson est d’origine juive et se bat actuellement pour que l’AfD cesse d’utiliser ce scooter dans sa propagande.
3 Puisque nous sommes à la rubrique « clin d’oeil: référence au nom allemand de « L’Opéra de quat’sous » de Bertolt Brecht, « Die Dreigroschenoper », soit littéralement l’opéra de trois sous.
Jean-Noël Cuénod

