Violences urbaines: le tsunami des passions tristes

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«Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres», comme l’a presque(1) écrit le plus grand penseur marxiste du XXe siècle, l’Italien Antonio Gramsci. Eh bien, nous y sommes! C’est un tsunami de passions tristes qui balaie la planète. Car la France n’est pas la seule nation à connaitre les violences urbaines.

Alors que les scènes d’émeute ont propulsé Marine Le Pen au plus haut dans les sondages, la colère des rues s’exprime aussi dans les pays dirigés par l’extrême-droite comme l’Italie et l’Inde. Les formes plus libérales de gouvernement ne sont pas épargnées, en Belgique par exemple ou ailleurs. Les Etats-Unis donnent l’image d’une cocotte-minute prête à exploser. La Russie et la Chine ne cessent de renforcer la coercition politique et sociale. Bref, le tsunami des passions tristes n’épargne pas grand monde.

Promouvoir les effets et masquer les causes

Bien entendu, les discours de l’extrême-droite et de la droite « classique » – il est de plus en plus difficile de les distinguer au sein de cet ensemble « droitiste » – se focalisent sur les effets de la crise en prenant LFI et Mélenchon comme boucs-émissaires.  Même s’il est évident que le parti de Mélenchon court derrière le mouvement lycéen et non devant!

Comme le bouc-émissaire LFI bat – comparaison audacieuse – de l’aile, les droitistes privilégient maintenant l’ultragauche et les Blacks Blocs. Deux entités de la gauche radicale qui ne sont pas nées d’hier. En menant la violence de rue – avec tout ce que cela comporte de caractère militaire et autoritaire – les Black-Blocs sont sans doute bien conscients (ceux que j’ai pu approcher sont tout sauf des idiots) que ces scènes poussent une bonne partie du peuple dans les bras des formations fascistoïdes. Dans leur optique, il serait plus aisé de mobiliser une frange importante du peuple contre un gouvernement ouvertement fasciste, tout en affaiblissant les formations réformistes de la gauche.

C’était aussi le pari tenté par le KPD (Parti communiste allemand) en lançant sa branche paramilitaire le RFB – Rotfrontkämpferbund – dans des rixes de rues contre les SA du  NSDAP de Hitler. A la fin des années 1920, le KPD préférait renforcer le Parti nazi au détriment des socialistes du SPD. On a vu le résultat!

Aurait-on oublié la leçon pourtant évidente? Lorsque les formations fascistoïdes parviennent au pouvoir, elles modifient les règles pour y rester en trafiquant la loi et en imposant leur pouvoir policier.

Vaniteuse impéritie de l’ère macronienne

En s’attaquant à l’ultragauche – qui est un effet –, les droitistes actuellement au pouvoir cherchent à masquer l’incompétence tous azimuts de leur gouvernement et l’arrogance de son refus de tout dialogue intelligent avec les lycéens, base de l’actuelle explosion.

Cela dit, l’impéritie vaniteuse qui restera la marque de l’ère macronienne n’est, elle aussi, qu’un effet. Comme souligné dès le début de ce papier, le tsunami des passions tristes traverse le monde entier.

Sans doute, sommes-nous trop proches de l’événement pour distinguer l’ensemble de ses causes. Risquons cette hypothèse.

Le capitalisme libéral, basé sur la production industrielle, ne cesse d’agoniser et le cybercapitalisme, basé sur l’exploitation humaine par les algorithmes et l’IA, nous entraîne dans les pénibles convulsions de son accouchement. Nous pataugeons donc dans la fange de cet entre-deux gramscien.

La mutation des luttes

Les formes de lutte qui prévalaient naguère encore se révèlent de moins en moins efficaces. Les grèves ne peuvent mobiliser que les secteurs qui ont encore besoin d’une main d’œuvre importante ou qui bénéficient d’une position stratégique leur donnant un certain pouvoir de nuisance comme les transports. Mais au fur et à mesure des progrès technologiques, ces moyens d’autodéfense s’amenuisent.

Les manifs traditionnelles sont en train de muter. Celles d’aujourd’hui sont menées par les réseaux sociaux d’origine chinoise, russe et étatsunienne dont les algorithmes ne sont maîtrisés par aucune instance – populaire ou gouvernementale – en Europe. Avec les manipulations et les infox devenues leur pain quotidien, ces réseaux sociaux peuvent orienter les feux de la colère au détriment des intérêts défendus par les manifestants. On le voit actuellement: après les pillages, les incendies, les saccages qui parle encore des légitimes revendications des lycéens et de leurs profs?

Le poids que portent les jeunes

Dans cet espace entre le vieux monde qui agonise et le nouveau en gésine, les jeunes sont livrés à eux-mêmes avec toute l’angoisse que cela suppose.  Et l’on voudrait qu’ils restent calmes? Ce sont eux qui devront affronter les défis monstrueux qui se profilent et forger les stratégies nouvelles pour se défendre contre la caste des algofascistes, tels Peter Thiel(2) avec sa galaxie Palentir, de Musk avec son cauchemar transhumaniste et de tous les autres prédateurs qui cherchent à développer et à pérenniser leur pouvoir sur les consciences.

Mesure-t-on le poids que les jeunes portent sur leurs épaules dans l’espace gramscien?

1 La phrase exacte tirée de ses Cahiers de prison : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. »

2 A lire d’urgence « Le Fondateur » (Gallimard) le nouveau chef d’œuvre de Giuliano da Empoli.

Jean-Noël Cuénod

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