Lorsque le sage désigne le désarroi des lycéens, le sot ne voit que les cocktails Molotov. Le gouvernement Lecornu, par sa myopie, et les forces du désordre, par l’emploi disproportionné de leur répression, ont initié l’engrenage de la violence. Ailleurs aussi, la colère serpente en fonction des particularités nationales et locales. Le fond de l’air effraie.
Des colères joyeuses, il y en eut jadis, lorsque le peuple voyait rouge. Mais l’espoir restait alors chevillé au cœur. Quel espoir? Il restait prudemment dans le nébuleux. C’est d’ailleurs ce qui faisait sa force et son charme. Chacune, chacun l’imaginait à sa façon mais avec un ciel commun, toujours bleu.
Aujourd’hui, nous vivons le temps des colères tristes. Il n’y a plus d’azur commun, seulement d’épais nuages grisâtres. L’espoir a disparu, emporté par les ombres du Goulag, braqué par les caméras de surveillance du stalino-capitalisme chinois, dissous dans les trahisons d’un socialisme converti à la logique mercantiliste. Selon la formule du cardinal de Retz, l’espoir est sorti de l’ambiguïté à son détriment. Et au nôtre.
Comment transformer cette énergie noire?
Que faire de cette énergie noire? Comment la transformer? Tout d’abord, en n’inversant pas les rôles comme l’illustrent les actuelles manifs des lycéens.
Le premier fauteur de troubles, c’est le gouvernement. Il a face à lui toute une jeunesse qui veut étudier et revendique, pour ce faire, les moyens que tout est Etat normalement constitué devrait lui octroyer mais qu’il est incapable de fournir. Avec pour sanction, celle du classement PISA dans les profondeurs duquel la France s’est enfoncée.
A cette colère on ne peut plus légitime, le gouvernement n’a répondu que par la brutale répression policière.
Pour légitimer son choix de privilégier la réponse répressive, le gouvernement a mis en avant les indéniables violences provoquées par les habituels casseurs et autres agents provocateurs qui s’invitent à toutes les manifestations publiques qu’elles soient ou non politiques.
Un tel choix ne peut que se révéler calamiteux dans la mesure où il initie le cycle infernal de la violence réciproque, dont les ados ont été victimes – parfois grièvement atteintes – mais aussi les personnels enseignants et les policiers.
D’ailleurs, la Commission nationale consultative des droits de l’homme s’en est ému dans un communiqué qui témoignait de son inquiétude devant « le recours disproportionné de la force ». Ce n’est que ce mercredi que le ministre de l’Intérieur Nuñez a enfin annoncé la suspension de l’usage par les forces de l’ordre des grenades assourdissantes. Trop tard pour ce jeune qui en a eu la main arrachée.
Si les actuels dirigeants de l’Hexagone avaient été au pouvoir en mai-1968, celui-ci aurait, selon toute vraisemblance, tourné au massacre.
Le gouvernement Lecornu à contretemps
Néanmoins, le succès des manifs de mardi en France – entre 266.000 et 450.000 lycéens, profs, syndicalistes, parents d’élève – a fait baisser d’un ton le discours fier-à-bras du gouvernement. Le premier ministre Lecornu s’est même fendu d’une déclaration qui se veut conciliante: « La parole lycéenne est précieuse et doit être entendue ». Conciliante peut-être mais surtout à contre-temps; c’est au premier jour de la colère lycéenne que Lecornu aurait dû adopter ce ton plus responsable. Aujourd’hui, son propos risque fort de tomber dans l’indifférence.
Le mouvement lycéen se poursuivra-t-il? S’étendra-t-il à d’autres secteurs? En tout cas, quelle qu’en soit l’issue, de rudes défis nous attendent.
La jeunesse maltraitée depuis longtemps
En premier lieu, ce constat: notre société ne cesse de maltraiter la jeunesse. Qui a dû traverser le confinement covidien en sacrifiant – pour protéger les plus âgés – sa liberté de mouvement à une période de la vie vouée à l’intense recherche de liens sociaux. Peu d’entre nous ont pris vraiment conscience des dégâts psychiques et psychologiques causés par ce confinement qui fut plus sévère en France que dans bien d’autres pays.
Devenue adulte, cette génération devra subir le fardeau de la colossale dette publique que l’incompétence des gouvernements passés et actuels a créée. Cela dit, les ados ploient dès maintenant sous ce faix comme l’induit cette réponse du monde adulte: les caisses de l’Etat étant vides, le sort des jeunes ne peut être amélioré qu’à la marge. De même, la culture, secteur d’activité essentiel à leur âge, s’asphyxie faute de subventions.
L’avenir en train d’être construit dans les manifs
Revenons à la question initiale: que faire de cette colère noire ou plutôt sombre comme l’avenir? Les lycéens d’aujourd’hui sont peut-être en train de construire leur réponse.
A preuve, l’origine de leur mouvement au lycée Saint-Exupéry à Créteil dans la région parisienne. Avec un sens des responsabilités dont les adultes feraient bien de s’inspirer, il réclamaient, non pas plus de loisirs, mais des postes de professeurs, des lieux de scolarité décents et les moyens nécessaires pour réussir leur étude.
Autre exigence: l’égalité des conditions d’étude. Etudier dans un prestigieux lycée parisien est une chose, le faire dans un établissement de la banlieue dite « défavorisée » en est une autre, radicalement différente.
Quelle instrumentalisation?
On sait la réponse du gouvernement Lecornu à ces lycéens: la matraque avec, en plus, l’accusation d’être manipulés par LFI et Mélenchon. Comme si une formation politique était suffisamment forte pour être en mesure de créer un mouvement de pareille ampleur! Surtout, cette dénonciation calomnieuse trahissait le mépris des gouvernants en faisant des lycéens des pantins dans les mains du Satan Méluche.
A travers cette impressionnante mobilisation, c’est une génération qui apprend à faire de la politique à sa manière en fonction d’une époque dont elle connait les ressorts numériques mieux que la plupart des adultes.
Les chants, les danses, la création des slogans, les prises de paroles sages et folles font partie de cet apprentissage. Et c’est ainsi que la colère triste peut se muer en colère joyeuse. Alors, tout peut être permis, même l’espoir.
Jean-Noël Cuénod
