IA, IA, IA, ça sonne comme le cri de l’âne, ne trouvez-vous pas? L’Intelligence Artificielle nous conduira-t-elle à braire devant nos écrans comme autant d’Aliboron sidérés? C’est possible, alertent nombre de scientifiques. Aujourd’hui les médias sont traversés par cette polémique: l’IA ferait courir un risque mortel à l’humanité. Angoisse aussitôt alimentée par des prompts frénétiques à Chat-GPT.
C’est du ventre même du Cybermonstre que le cri d’alarme a surgi. Ingénieur et chercheur en intelligence artificielle, Jacob Coxon démissionne d’Anthropic, l’un des acteurs majeurs de la branche, après en avoir fait de même auparavant d’OpenAI, créateur de Chat-GPT.
Il s’explique: « Aucune des deux entreprises n’agit de manière responsable. Elles foncent tout droit vers une superintelligence capable de s’améliorer elle-même et joue avec nos vies ». Un responsable de la sûreté d’Anthropic, Evan Hubinger renchérit: « Nous croyons vraiment, sincèrement, que l’IA pourrait tuer tous les humains ». Il évalue ce risque à 10% ». Et les grands patrons de l’IA leur emboitent le pas: Dario Amodei (Anthropic), Sam Altman (OpenAI), Satiya Nadella (Microsoft), Demis Hassabis (GooglDeepMind). Même Musk (SpacX) en appelle au ralentissement.
Un gros coup de pub?
De nombreux journalistes spécialisés dans ce domaine ricanent devant ces actes de contrition aussi sincères que ceux d’une tenancière de lupanar entendue en confession. Il ne s’agirait, selon eux, que d’un coup de marquétique(1) destiné d’une part, à s’exonérer de toute responsabilité en cas de cyberdérapage de leurs logiciels et d’autre part, à souligner l’importance vitale de leur entreprise.
Car, n’est-ce pas, il faudra encore plus d’IA gentille pour contrer l’IA méchante… Hollywood n’est pas loin. Il n’y a que Trump qui n’a rien compris en clamant que l’IA ne sera jamais régulée. Musk va sans doute lui faire un dessin pour lui expliquer le scénario.
Argument massue invoqué par les dénonciateurs de la dénonciation: si les grands pontes de l’IA ont si peur de leurs créations, pourquoi ne font-ils rien pour en ralentir la progression? Pire: pourquoi continuent-ils à lancer une nouvelle utilisation de l’IA à chacun de leur éternuement? Pourquoi ne se mettent-ils pas ensemble pour convenir d’une sorte de moratoire destiné à maîtriser leurs technobidules?
Le vrai danger mortel de l’IA
Cela dit, l’IA nous fait courir un danger mortel plus convaincant que la vague menace brandie par Jacob Coxon et les souverains pontifiants de la Silicon Valley. Ce danger se nomme: atrophie cognitive. Elle qualifie l’affaiblissement de nos capacités mentales et intellectuelles provoqué par l’emploi excessif des technobidules dont, au premier chef, l’Intelligence Artificielle.
A cet égard, il convient de lire l’interview parue dans la Revue de l’Institut Polytechnique de Paris Politechnique Insights de Ioan Roxin, professeur émérite à l’Université Marie et Louis Pasteur (Franche-Comté), spécialiste des technologies de l’information, du multimédia et de l’intelligence artificielle.
Il y explique notamment: « Les réseaux neuronaux impliqués dans la structuration de la pensée, dans la production créative, etc. sont complexes et profonds. Déléguer ces efforts mentaux à l’IA conduit à une « dette cognitive » cumulative: plus l’automatisation progresse, moins le cortex préfontal est sollicité, laissant présager des effets durables en dehors de la tâche immédiate. »
Et le professeur Roxin de citer une étude(2) du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Elle a montré que « 83% des utilisateurs de l’IA étaient incapables de se souvenir d’un passage qu’ils venaient d’écrire pour un essai »!
Vive le père Ubu!
Voilà donc perfectionnée la machine à décérébrer du Roi Ubu! Régner sur un peuple sans mémoire et sans cervelle, c’est le rêve de tous les potentats prédateurs qui sont légions à notre époque.
Certes, l’entreprise de crétinisation collective a commencé bien avant l’IA. La paresse humaine est d’une telle intensité qu’elle saute sur tout ce qui peut la conforter; l’emploi intensif de la bagnole et de la télévision n’étant que de modestes prémices en comparaison avec les multiples possibilités offertes par l’IA, surtout dans sa version générative.
Nul besoin de se prendre le chou pour résoudre un problème, rédiger une dissert’, un bouquin, des tomes entiers, composer une musique, entre beaucoup d’autres choses. Un prompt bien rédigé. Et hop, me voilà Proust ou Mozart!
Récemment, j’ai reçu le message d’un logiciel de l’IA me reprochant de ne pas utiliser pleinement ses ressources. En effet, je restreins son usage aux seuls moteurs de recherche alors que l’IA pourrait me faire l’essentiel du travail d’écriture. L’article, bon ou mauvais, que vous lisez a donc été entièrement rédigé par ma pomme. A quand un certificat pour le prouver? Nouveau casse-tête!
L’IA surréaliste
Même la poésie peut être raptée par l’IA. Il y a quelques jours, j’ai demandé à Chat-GPT 5 d’écrire un poème issu de l’écriture automatique(3). Et voici son œuvre:
La serrure avale un morceau de ciel
et la porte oublie de s’ouvrir.
Dans le corridor, les horloges boivent
le lait silencieux des murailles.
Une main traverse la pluie
sans savoir à quel bras elle appartient,
tandis qu’un cheval de papier
cherche son nom sous les pierres.
Je marche à l’intérieur d’une lampe,
les poches pleines de fenêtres ;
chaque regard y dépose un oiseau
qui refuse d’apprendre la cage.
Alors la nuit se dénoue,
fil après fil, bouche après bouche,
et le monde, ce grand manteau renversé,
laisse tomber ses étoiles dans l’escalier.
Il est fort bien tourné, ce poème. Un auteur surréaliste aurait pu le commettre. Pourtant, rien n’est plus contraire à l’IA que la démarche du surréalisme qui préconise de laisser l’inconscient s’exprimer librement. Or, par nature, l’Intelligence Artificielle n’a pas d’inconscient!
Chat-GPT a sans doute scanné à une vitesse foudroyante les poèmes publiés dans le contexte du surréalisme (on remarque des accents éluardiens notamment dans le dernier quatrain) pour donner ce résultat assez réussi à première vue.
Pourquoi la poésie restera la plus forte
Malgré tout, la poésie restera la plus forte. Optimisme bisounoursif? Que non point. On peut multiplier les prompts pour pondre des poèmes comme autant d’œufs de poules en batterie. Il en ressortira forcément quelque chose. Mais alors où se niche le plaisir d’écrire?
La poésie se nourrit de contraintes et de travail pour les surmonter. Et il ne s’agit pas seulement de celles induites par les versifications classiques. Si l’on s’en tient à l’écriture automatique, elle nécessite une descente en soi-même dans un silence tout intérieur.
L’inconscient n’est pas un chien que l’on siffle. Il faut se mettre en état de l’appréhender, de l’apprivoiser. Cela nécessite de pratiquer une ascèse, ce qui ne va pas sans effort. Lorsqu’on est parvenu à coucher sur le papier ce chant qui vient de nos profondeurs, c’est alors le plaisir qui vient vous embrasser.
L’IA peut bien braire de tous ses poumons, jamais elle ne procurera un tel bonheur. Malgré les apparences, la paresse se fatigue plus vite que le plaisir.
1 Puisque nous vivons des temps confus il faut traduire ce mot français en anglais: « marketing ».
2 Disponible par ce lien:
Kosmyna, N., Hauptmann, E., Yuan, Y. T., Situ, J., Liao, X.-H., Beresnitzky, A. V., Braunstein, I., & Maes, P. (2025, juin). Your Brain on ChatGPT : Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task. arXiv. https://arxiv.org/abs/2506.08872↑
3 Je demande pardon à la nature pour toute l’énergie que je lui ai prise en sollicitant ainsi l’IA…
Jean-Noël Cuénod
