Deux évènements entrent en collision dans la calebasse du Plouc. L’un arrive en trombe au carrefour d’un réseau social. Il est conduit par l’excellent historien Claude Bonard qui m’annonce que Les Jouets Vèbre, ont fermé leurs portes à Genève. L’autre vient tout droit du calendrier: c’est l’Ascension. Aucun mort à déplorer, si ce n’est un souvenir d’enfance qui passait dans les Rues-Basses.
Ce grand magasin voué aux jeux d’enfants se nommait « Franz-Carl Weber » que les Genevois prononçaient « Vèbre ». A la manière de la puissante famille « Schnèdre » qu’il ne faut surtout pas appeler Schneider sous peine de passer pour un Plouc définitif. Ce qui, personnellement, ne saurait me gêner outre mesure.
Créés à Zurich en 1881, les Jouets Vèbre ont pris leurs quartiers genevois dès 1917, rue de la Croix-d’Or. Mais à Piogre, personne ne connaît cette rue sous ce nom. C’est un bout des Rues-Basses, un point c’est marre. J’ai dû attendre 20 ans et ma brève fonction de facteur d’express pour savoir que cette rue de la Croix-d’Or se nommait ainsi.
A travers la vitre du tram 12
A chaque anniversaire, à chaque veille de Noël, des générations de gamines et de gamins y ont traîné leurs parents après force jérémiades, hurlements et fausses promesses d’être enfin sages.
Le tram 12 – qui traverse Genève – passait devant ce grand coffre à jouets tout en lumières, pleins de promesses colorées. Les petits voyageurs, le nez collé à la vitre du tram, voyaient défiler ces jouets qu’ils n’auront peut-être jamais reçus sous leur sapin.
Dès le 3 juin, jour officiel de la fermeture définitive, le tram 12 passera désormais devant le fantôme des rêves d’enfants. A Noël 2026, les cadeaux viendront tous d’Asie, fabriqués on-ne-veut-pas-savoir-comment et commandés en quelques clics.
Etes-vous acouphénisés?
« Qu’est-ce que cette histoire de magasin défunt à voir avec l’Ascension? ». Rien, si ce n’est le poids de la nostalgie. Car, voyez-vous, elle pèse lourd, très lourd cette nostalgie. Chaque fois qu’une nouvelle technologie surgit dans votre quotidien, qu’une trumperie débarque dans l’actualité, la chanson du « C’était mieux avant » vous acouphénise aussitôt. Et voilà votre pas encore plus pesant que d’habitude!
L’Ascension évoque le moment où Jésus Christ a été élevé au ciel au milieu de ses disciples qui, ébahis, restaient les yeux fixés vers les nuées. Ils sont sortis de leur sidération par deux hommes de blanc vêtus qui leurs demandent pourquoi ils restent ainsi, comme des zombies, à contempler le ciel. Les disciples s’ébrouent, se lèvent et descendent vers Jérusalem remplir leur mission, à savoir annoncer la victoire de la vie sur la mort (ici, la version protestante de l’Ascension).
Le « lieu-non-lieu »
Le ciel dont il est question serait-il ce « lieu-non-lieu » où tout cesse d’être perçu contradictoirement, la mort comme la vie, selon la formule d’André Breton en prologue de son Second Manifeste du Surréalisme? J’en prends le pari même s’il ne m’appartient pas de répondre puisque je ne suis qu’un mortel.
Mortel bien sûr, puisque c’est notre lot commun. Toutefois, le récit de l’Ascension, comme tous les messages du Christ, nous fait entrevoir « autre chose », une autre dimension où les relations binaires sont dépassées.
Pour parvenir à marcher vers cet horizon sans limite, il faut voyager léger en laissant sur le bord de la route le fardeau des écrans, des objets, des préjugés, des jugements hâtifs. Leurs fournisseurs prétendent que cette camelote vous libère mais c’est pour mieux vous asservir. Sans oublier cette nostalgie qui nous tire en arrière au lieu de nous pousser vers l’avant.
L’Ascension symbolise la fin des esclavages, de tous les esclavages.
Jean-Noël Cuénod
