Depuis de brunes lurettes, le mot « populisme » est le cache-sexe du fascisme. Maintenant, il sert également à qualifier l’extrême-gauche. Ce qui contribue à le rendre encore plus imprécis, encore plus dépourvu de signification. Et puis, étant aussi collé gauche, il euphémise encore plus l’extrême-droite, ce qui d’ailleurs a toujours été sa fonction médiatique.
« Mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde » comme ne le disait pas – du moins sous cette forme(1) – Albert Camus. Durant les années 1980-1990, lorsque l’extrême-droite a commencé à reprendre des forces électorales en Europe, les médias ont systématiquement évité d’appeler un chat, un chat et un facho, un facho. « Le fascisme n’existe plus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est un terme qui a été inventé par Mussolini dans les années 1920 et qui est mort en même temps que lui », répliquait-on à l’impudent qui dénonçait cette nouvelle forme de fascisme.
Eviter de fâcher les fachos
Alors, pour éviter de fâcher les fachos et tous ceux qui cherchaient déjà à s’allier à eux façon chafouine, les médias ont utilisé ce mot mou de « populisme ». Ce faisant, ils reprenaient l’un des thèmes favoris de l’extrême-droite – dont le fascisme est l’expression la plus achevée – qui prétend défendre « le peuple » contre les « élites ». Passons sur cette fumisterie, la plupart des dirigeants extrémistes – le clan Le Pen en France, Blocher en Suisse, Trump aux Etats-Unis, – faisant incontestablement partie des élites financières et n’appartenant en aucun cas à ce « peuple » qu’ils flattent pour mieux s’en servir.
Le qualificatif de « populiste » vous a un petit air sympa, bon enfant, ami du peuple, défendeur des petits, proche des gens. Après tout, se soucier du peuple devrait être la première préoccupation d’un élu quelle que soit sa couleur partisane.
Voilà donc l’extrême-droite noyée dans ce magma sémantique. Un magma rendu encore plus gloubiboulguesque par certains rhétoriciens de gauche qui, à court d’arguments, traitent systématiquement leurs adversaires de « fascistes » voire de « nazis ».
L’ « ur-fascisme »
La sphère médiatique, étrangère à la nuance, balance donc entre appeler « fascistes » des adversaires qui ne le sont pas et « populistes » des politiciens qui, eux, le sont incontestablement.
« S’il te plaît dessine-moi un fasciste » dirait le Petit Prince. Pour ce faire, l’un des meilleurs « dessinateurs » de facho reste le professeur Umberto Eco. Dans son essai « Reconnaître le fascisme », il en donne une définition complète et convaincante.
Par la notion d’ « ur-fascisme », Eco décrit une tendance forte du pouvoir à détruire tout ce qui l’entrave, tendance qui existait avant Mussolini et que celui-ci a théorisé en fonction de son époque. L’ur-fascisme a donc sévit avant le Duce et après lui, Hitler ayant encore radicalisé une théorie déjà bien carabinée.
Ce fascisme de tous les temps obéit à quelques traits principaux.
– Il s’attaque aux principes de l’Etat de droit
A savoir séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire ainsi qu’à la liberté et à l’indépendance du journalisme.
– Il torpille les institutions démocratiques
Soit par la force s’il est en mesure de la faire, soit par grignotages progressifs en s’attaquant tout d’abord à l’indépendance du journalisme afin de contrôler tous les médias de façon à ce qu’une seule voix, la sienne, puisse être diffusée.
Le fascisme peut ainsi se glisser dans les rouages de la démocratie en usant de son arsenal démagogique pour convaincre une partie de la population de lui confier les leviers de commande. Mais une fois qu’il les tient en main, il fait en sorte de les garder, en changeant les règles du jeu politique à son seul profit.
– Il met en scène un bouc-émissaire pour canaliser la colère sociale
Le fascisme ne naît pas du néant, il croît dans l’humus des grandes inégalités sociales. Un bouc-émissaire généralement fantasmatique mais qui doit tout de même correspondre à des peurs ancestrales plus ou moins largement répandues à une époque donnée: les Juifs, les Noirs, les Arabes ou les Immigrés en général. En désignant tel bouc-émissaire, l’ur-fascisme fait d’une pierre d’un coup. Tout d’abord, il donne au public une explication aisée aux injustices sociales, explication que son caractère reptilien rend imperméable aux discours rationnels. Ensuite, il permet aux véritables créateurs des injustices sociales d’échapper à la vindicte publique, d’autant plus que ces créateurs d’injustices appartiennent à des sphères capitalistes souvent mal identifiées ou alors perçues comme étant hors d’atteinte.
– Il cherche à disposer d’une force de sécurité à sa botte
Ce fut le cas pour Mussolini, Hitler et tant d’autres . S’il n’en dispose pas sur le moment, l’apprenti facho peut alors phagocyter des secteurs de l’armée ou de la police pour les transformer en milices de son pouvoir. C’est ce que Trump cherche à réaliser par l’utilisation à son profit d’ICE, sa police anti-immigrés. L’infiltration de l’extrême-droite au sein des forces de l’ordre en France devrait d’ailleurs inquiéter davantage les partisans de la démocratie.
– Il a besoin d’un chef charismatique
Le fascisme ne saurait se développer sans un homme providentiel auquel ses administrés doivent vouer un culte. Sa figure centrale permet de fusionner toutes les contradictions qui traversent l’extrême-droite avec ses tendances conservatrices, réactionnaires et nationalistes.
– A chaque époque, son fascisme
.L’actuel défend une nouvelle forme de capitalistes, issus du complexe technomédiatique. Il sait mieux que personne profiter de la mise en silo des opinions publiques par les algorithmes des réseaux sociaux.
Le mot « populiste » fait donc écran à ce qui relève bel et bien d’une nouvelle forme de fascisme.
– Les extrémistes de droite sont-ils forcément fascistes?
L’extrême-droite consiste notamment à radicaliser les idées destinée à conserver ou à promouvoir de façon plus ou moins explicite l’organisation capitaliste de la société par des discours flattant la nostalgie d’un passé glorieux ou la transformation du sentiment patriotique en passion nationaliste.
Toutefois, ceux qui défendent ces idées ne sont pas automatiquement assimilables à des fascistes. Les politiciens d’extrême-droite qui sont les hérauts du nationalisme ou du conservatisme, voire du racisme mais sans remettre en cause l’état de droit, la démocratie et l’indépendance du journalisme ne sauraient être considérés comme tels.
– Existe-t-il un fascisme rouge ou un fascisme islamiste?
Oui mais ils ne servent pas les mêmes maîtres. Le stalinisme et sa version actuelle et chinoise répondent à tous les critères cités précédemment: désignation de boucs émissaires (les koulaks pour Staline; les ouïghours et autres éléments déviants pour Xi); absence totale de journalisme indépendant, de démocratie, d’état de droit et de liberté d’opinion; forces de sécurité au service exclusif du pouvoir; culte de la personnalité.
Mais le fascisme rouge n’est pas au service du capitalisme technomédiatique. Il sert à protéger et développer par tous les moyens coercitifs le Parti communiste et sa caste dirigeante.
Il en va de même pour le fascisme vert de type iranien qui, lui, est utilisé par la caste militaro-religieuse qui domine tout, y compris l’économie.
Le fascisme, quel qu’il soit, reste l’ennemi irréductible de la liberté pour chaque femme et chaque homme.
A méditer, cette conclusion qu’Umberto Eco donne à son livre:
Le fascisme éternel peut faire son retour sous le plus innocent des déguisements. Notre devoir est de le dévoiler et de pointer du doigt la moindre de ses nouvelles apparitions – tous les jours, partout dans le monde.
1 La véritable phrase écrite par Camus: « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ».
Jean-Noël Cuénod
Prochain article: C’est quoi un peuple (2)
