Expo à l’Orangerie: Henri Rousseau n’est plus « Douanier » !

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Fier autoportrait d’Henri Rousseau! ©Wikipédia

Le peintre Henri Rousseau a perdu son képi de douanier… Nulle mention de cette fonction dans le titre de l’enthousiasmante exposition que le Musée de l’Orangerie lui consacre. Jadis catalogué «peintre du dimanche» par la critique bon chic-bon genre, celui qui n’est plus le «Douanier» Rousseau porte désormais son béret d’artiste avec l’assurance de ceux qui n’ont jamais douté d’eux-mêmes.

Et pourtant, son estime de soi a dû en prendre un méchant coup en entendant les railleries suscitées par ses oeuvres qui avaient la maladresse du génie. Les amateurs dénonçaient son trait gauche et sa facture enfantine en l’enfermant dans la catégorie un peu méprisée des naïfs, ces artistes autodidactes qui s’égaraient loin des salons où l’on cause bien et pense juste.

La reconnaissance de Picasso

Mais les vrais artistes – et tous ceux qui avaient le regard débarrassé des conventions – ont tout de suite perçu ce qui faisait le génie de ce peintre. Ce fut notamment le cas de Picasso qui a célébré l’oeuvre du « Douanier ». « Ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est toi », disait Jean Cocteau. Sans doute, Henri Rousseau n’a jamais eu connaissance de cette formule qui, pourtant, lui va comme un gant bien ajusté.

Pour gagner sa vie, Henri Rousseau a dû faire le fonctionnaire à l’Octroi en prélevant une taxe sur les marchandises qui entraient à Paris. D’où le titre de « Douanier » dont Alfred Jarry l’a affublé.

Cela dit, Henri Rousseau doit une fière chandelle (verte bien sûr) au créateur du Père Ubu. C’est en effet lui qui, le premier, a su déceler l’authentique artiste sous les croûtes du peintre dominical (lire ce récit de la rencontre entre les deux hommes).

Henri Rousseau remonte en enfance

Si Henri Rousseau avait pu suivre la filière académique, sans doute aurait-il créé des oeuvres bien léchées, conformes aux canons de son époque, la fin du XIXème siècle. Mais seraient-elles encore nimbées de cette force enfantine qui fait le succès du « Douanier », cent-seize ans après sa mort? On peut en douter.

Les plus grands artistes ont fait exploser les canons de l’académisme dont ils avaient appris les ressorts. Mais Henri Rousseau, lui, ne voulait pas éparpiller ce savoir-faire façon puzzle. Au contraire, il aurait bien aimé être reconnu par les notabilités de l’art. Et avec plus de techniques conventionnelles, il y serait peut-être parvenu. Il aurait alors risqué de sombrer dans l’oubli à l’instar de ces bons faiseurs de tableaux dont la trace s’est rapidement effacée.

Enfantin, l’ami Rousseau? Bien sûr! C’est ce qui fait la persistance de sa force. Par leur fraîcheur jamais fanée, ses oeuvres créent un tunnel qui aspire l’adulte vers le monde de sa prime émotion, à la fois candide et érotique. Le peintre n’est pas retombé en enfance, il y est remonté.

« La Bohémienne endormie »

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Rare occasion de rêver devant cette toile célébrée par les surréalistes ©Wikimedia Commons

S’il fallait une seule toile pour vous convaincre de vous rendre à l’Orangerie, ce serait celle-ci: « La Bohémienne endormie » (1897) qui avait fasciné les surréalistes. Nous avons peu l’occasion de la contempler puisqu’elle a été prêtée pour cette expo par le MoMA (Musée d’Art moderne) de New-York. Son absence d’ombre signale qu’il s’agit d’un rêve avec ce lion sous la pleine lune qui renifle la bohémienne endormie à côté de son oud.

Le fauve paraît plus curieux qu’agressif tout en restant inquiétant. Son oeil rond inspire la paix mais le regardeur ne peut s’empêcher de songer qu’il faudrait un souffle pour que la curiosité se mue en carnage.

L’homme qui peint comme nous rêvons

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Cette flûtiste n’a pas charmé que des serpents! © Wikimedia Commons

« La Charmeuse de serpents » (1907) a également enchanté les surréalistes par la sombre luxure, l’érotisme calme et puissant qui s’en dégagent. La femme au corps d’ombre ne laisse apparaître ses yeux comme seule lumière. Sa flûte envoûte les serpents qui ondulent vers elle, voire, pour le plus chanceux d’entre ces ophidiens, sur sa peau. L’oiseau spatule rose et gris suit le mouvement, céleste témoin de la passion terrestre. La forêt tropicale ajoute le signe de la fertilité et de l’abondance. Peut-être à l’insu de son plein gré, Henri Rousseau est un maître de l’érotisme.

Au fond, si nous l’aimons tant, c’est qu’il peint comme nous rêvons.

Jean-Noël Cuénod

Pratico-pratique

« Henri Rousseau-L’ambition de la peinture ». exposition jusqu’au 20 juillet 2026 au Musée de l’Orangerie à Paris 1er (Jardin des Tuileries) https://www.musee-orangerie.fr .

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