Audiovisuel public: une leçon au pays des Helvètes

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Le bâtiment de la Radio-Télévision Suisse (RTS) à Genève ©Franck_Schneider_Wikimedia Commons.

C’est une nouvelle qui a passé sous les radars des médias français. Il est vrai que ces radars ne sont guère braqués sur cette petite tache blanche au centre l’Europe, la Suisse. Pourtant, les dits médias auraient pu se sentir concernés: les Helvètes ont rejeté à une large majorité une initiative de la droite visant à réduire la redevance de l’audiovisuel public.

Chaque ménage suisse paye 335 francs par an pour financer l’audiovisuel public. Contre elle, une initiative populaire a réuni les 100 000 signatures requises pour être présentée au vote du corps électoral de la Confédération. Son but: baisser le montant de cette taxe de 335 francs (371 euros) à 200 francs (221,50 euros).

Cette initiative est soutenue par le parti europhobe et xénophobe UDC, le syndicat patronal des petites et moyennes entreprises USAM (Union suisse des arts et métiers) et les sections jeunesses du PLR (Parti libéral-radical, centre-droit).

A première vue, la perspective pour chaque ménage d’économiser l’équivalent de 150 euros par an aurait dû propulser cette proposition dans la stratosphère du succès.

C’est le contraire qui est survenu dimanche 8 mars dernier lors de la proclamation des résultats. Cette baisse de la redevance de l’audiovisuel public a été largement rejetée par 61,9% des votants (participation: 56% environ).

En se basant sur les sondages réalisés par les instituts LeeWas pour le groupe de presse Tamedia et gfs.bern pour la SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision), il est fort instructif d’observer l’évolution de l’opinion au fil de la campagne qui a précédé la votation.

– Au début en septembre 2025, fort soutien à la baisse de la redevance

53% des 14.775 personnes interrogées soutiennent cette initiative, 44% s’y opposent.

– Mi-janvier 2026, légère avance en faveur de la baisse

Le « oui » à l’initiative obtient encore 50% d’opinions favorables contre 48%. Un autre sondage YouGov pour le quotidien Le Temps annonce l’égalité parfaite.

– 30 janvier, renversement de tendance

Les sondages révèlent que la baisse de la redevance est refusée par 52% des personnes interrogées, alors que 46% l’acceptent. Mais la marge d’erreur de 3% demeure. L’issue du scrutin reste alors incertaine.

– 18-19 février, la bascule vers le refus

Une majorité de 57% rejette l’initiative. Ce refus s’étend à toutes les régions du pays, germanophones, francophones, italophones. Un autre sondage du 24 février offre une vision plus mesurée avec 54% de rejet.

Résultat des urnes encore plus net

Finalement, avec près de 62% de « non », le résultat des urnes a offert aux défenseurs de l’audiovisuel public un succès encore plus net que ceux indiqués par les derniers sondages.

De plus, aucun canton n’a accepté l’initiative et la traditionnelle césure entre la Suisse alémanique et la Suisse romande n’a pas eu d’effet pour cette votation. Canton germanophone, Bâle-Ville a voté « non » à 71% comme le canton de Vaud francophone (67%). De même, on ne perçoit aucune différence majeure entre les cantons de culture protestante et ceux de culture catholique-romaine (66,8% de « non » à Neuchâtel et 63,5% à Fribourg).

La campagne tempère l’enthousiasme initial

Cette évolution des opinions publiques n’est guère étonnante vue de Suisse. Lorsqu’une initiative est lancée, elle reçoit souvent un fort soutien initial, qu’elle émane de la gauche, du centre ou de la droite. Chemin faisant, la campagne animée par les médias, les partis politique, les syndicats, les nombreuses associations citoyennes et autres groupes d’intérêt s’en vient tempérer ce prime enthousiasme.

Au fur et à mesure que l’urne s’approche, la prudence s’accroît. Il existe bien entendu des exemples inverses, sinon ce serait trop simple!(1)

Dans le cas de l’initiative anti-redevance, les promoteurs de l’initiative – venant de la droite libérale et de l’extrême-droite national-conservatrice – ont privilégié leurs thèmes particuliers en dénigrant le travail des journalistes présentés comme un salmigondis de gauchistes, surtout celles et ceux appartenant aux radios et chaînes publiques.

La défiance contemporaine envers les médias en général a donc alimenté la propagande des initiants, d’autant plus que le peuple était caressé dans le sens du portemonnaie.

Et puis, ce ressentiment a progressivement perdu de sa substance. Personne ne saurait se glisser dans la tête d’un votant mais on peut supposer que la crainte de voir disparaître l’audiovisuel public suisse a tenu un rôle essentiel dans cette évolution.

Préserver un lien national

La SSR comprend huit chaînes de télévision, 17 stations de radio, des plateformes de vidéo en flux, des sites ouèbe, le tout disponible dans les quatre langues nationales, soit l’allemand, le français, l’italien et le romanche.

Faire vivre cet ensemble complexe – destiné à quelque neuf millions d’habitants – demande de toute évidence un effort financier plus pointu que dans d’autres pays. Dès lors, une forte diminution de la redevance risquait de lui être fatal.

L’audiovisuel public fait partie de ces institutions qui, à l’image des très populaires Chemins de Fer Fédéraux (CFF), permettent de créer du lien entre des habitants que les vallées, les cultures et les divers intérêts économiques tendent à séparer.

Certes, tout n’est pas devenu rose dans le paysage médiatico-politique suisse par la magie de cette votation. Le Conseil fédéral (gouvernement) a raboté la redevance annuelle qui va passer de 335 francs à 300 francs (332 euros) d’ici à 2029, histoire de faire tout de même une légère pression sur les journalistes sans pour autant mettre en péril l’édifice audiovisuel.

De même, on peut faire confiance aux milieux droitistes pour continuer leurs attaques, sous diverses formes, contre les médias publics qui ont le mauvais goût de ne pas être assujettis aux intérêts privés.

L’importance d’une longue campagne

Pour la France, quelle leçon tirer de cette votation? Tout d’abord, la démocratie directe n’est pas ce monstre démagogue trop souvent dépeint dans l’Hexagone, puisque le rejet de cette initiative démontre que le peuple peut renoncer à une baisse des taxes qui le frappent.

Mais pour ce faire, il est indispensable de prévoir une longue campagne afin que les tenants et aboutissants d’un projet puissent faire l’objet d’un vaste débat. Dans ce contexte, le rôle du journalisme – à distinguer des réseaux sociaux qui disent n’importe quoi – n’est pas essentiel, il est vital.

1 On peut fort bien appliquer à la Suisse, cette formule célèbre du professeur Henry Laurens: « Si vous avez compris quelque chose au Liban, c’est qu’on vous l’a mal expliqué ».

Jean-Noël Cuénod

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