Le poète Rainer-Maria Rilke a mis au jour les sens profonds, multiples, contradictoires qui parcourent comme autant de veines aurifères les œuvres d’Auguste Rodin. Ce regard de Rilke sur le sculpteur, la Fondation Pierre-Gianadda à Martigny l’expose jusqu’au 22 novembre.
A l’instar d’Aragon célébrant Matisse, Picasso et Chagall, Breton décryptant Yves Tanguy et Max Ernst ou Baudelaire révélant au lecteur les aspects cachés des œuvres d’Eugène Delacroix, les poètes saisissent souvent mieux que les critiques d’art professionnels ce qui est enfoui dans les tableaux ou les sculptures. Ils sont des « inventeurs » au sens de la loi qui définit comme tels ceux qui ont découvert un trésor.
Marie Rilke – poète austro-hongrois décédé à Montreux le 29 décembre 1926 à l’âge de 51 ans – fait partie de ces « inventeurs » au regard acéré. Ce n’est pas un trésor qu’il a révélé mais plusieurs, à savoir les sculptures d’Auguste Rodin.
Le poète a rencontré le sculpteur à Paris en 1902 à l’occasion d’une monographie consacrée à Rodin. Il s’ensuivra un long compagnonnage, cette monographie constituant l’ouvrage de référence pour pénétrer l’univers de l’artiste.
L’Eternelle Idole
Parmi les oeuvres présentées à Martigny, l’une d’entre elles – qui n’est pas la plus célèbre de Rodin – se distingue des autres par son étrangeté: L’Eternelle Idole. Ce n’est plus seulement le dialogue des corps dans leurs passions, l’immobilité en mouvement, la pierre transmuée en rivière qui est, ici, en jeu. C’est autre chose.
Voyons donc de quoi il retourne, avec cette « autre chose ». Examinons-le en tous sens. Tout d’abord, laissons à Rainer-Maria Rilke le soin de dire son regard sur L’Eternelle Idole dans sa monographie Auguste Rodin écrite en 1903 (référence en l’occurrence: l’édition de 1914):
Une jeune fille est agenouillée. Son beau corps s’est doucement incliné en arrière. Son bras droit s’est tendu derrière elle, et sa main a trouvé son pied au toucher. (…) 
Triangle et étrangeté
Intéressante, cette main qui a « trouvé son pied au toucher ». Elle permet au corps de la femme de former un triangle, ce qui assure l’équilibre de la composition. L’art de Rodin fait que cette posture semble naturelle mais elle ne l’est guère, ce qui introduit l’étrangeté qui nimbe de son aura l’ensemble. Rilke voit dans cette posture « un geste sacré antique dans lequel s’était glissée la déesse de cultes lointains et cruels ».
L’homme paraît en position d’humilité. Il faudra bien nuancer cette impression. Le poète poursuit sa description:
La tête de cette femme s’incline légèrement vers l’avant; avec une expression d’indulgence, de majesté et de patience, elle contemple, comme du haut d’une nuit calme, l’homme qui a enfoui son visage dans sa poitrine comme dans une multitude de fleurs. Lui aussi est agenouillé, mais plus bas, profondément enfoui dans la pierre. Ses mains reposent derrière lui, telles des objets vides et sans valeur.
La critique d’art a souvent expliqué cette œuvre exceptionnelle sur le mode anecdotique. Elle aurait été inspirée par les relations tumultueuses entre Rodin et Camille Claudel, à l’époque de la création de L’Eternelle Idole.
Comme souvent, l’anecdote est mauvaise conseillère. Personne n’est dans le cerveau du sculpteur. Sa vie amoureuse a-t-elle tenu sa partition dans la création de l’œuvre? L’important n’est pas de fouiner dans ce que Malraux appelait « le misérable petit tas de secret » mais d’approfondir et d’élargir l’émotion esthétique sécrétée par l’œuvre.
Elle devait s’appeler L’Hostie
Rilke l’a fort bien compris en soulignant l’aspect spirituel de L’Eternelle Idole. D’ailleurs, elle avait pour titre initial L’Hostie, indice révélant que la force virile de l’homme s’est transmuée en puissance d’adoration divine.
Le Baiser de Rodin évoquait le bonheur de l’échange charnel. Une œuvre, Sakountala, de Camille Claudel – le grand amour du sculpteur et son élève géniale devenue maître – met l’homme en position d’adoration vis-à-vis de la femme. Mais tant Le Baiser que Sakountala conduisent à l’extase sexuelle et au dialogue érotique qui a pour destinée la fusion des corps.
Une œuvre « surérotique »?
Dans L’Eternelle Idole, les mains de l’homme devenues superflues ont trouvé asile dans son dos; elles n’étreignent ni ne caressent le corps féminin. Sa bouche n’embrasse pas les seins ni le sexe mais le plexus solaire de « L’Idole ».
S’il fallait absolument la décrire, cette œuvre pourrait être qualifiée de « surérotique ». Il ne s’agit nullement de nier l’érotisme, au contraire. Il reste le moteur du désir de l’autre. Mais la fusion des corps n’est plus une fin en soi; elle est devenue une étape dans un voyage au-delà de notre espace-temps.
L’Eternelle Idole évoque une autre fusion, celle de l’âme humaine dans la Conscience créatrice que l’on peut appeler Dieu, Conscience universelle, Puissance éternelle ou Grand Architecte de l’Univers.
Pourquoi le plexus solaire?
Objet du baiser, le plexus solaire symbolise dans les diverses traditions spirituelles européennes et asiatiques le centre de la vie, le siège du souffle vital. Dès lors, l’homme l’embrasse-t-il ou l’aspire-t-il pour se donner la force de vivre la fusion avec la puissance divine de l’Amour?
La jeune fille incarne alors un aspect de la puissance divine, celui de la force maternante qui permet à l’humanité de se réintégrer dans l’état d’avant sa chute dans le monde matériel organisé de façon binaire (bien-mal, mort-vie…) L’Eternelle Idole devient la porte qui donne accès à « ce point de l’esprit » où selon André Breton, « tout cesse d’être perçu contradictoirement ».
Deux mots choisis par Rainer-Maria Rilke qualifient de façon parfaite L’Eternelle Idole: « puissance enchantée. »
Jean-Noël Cuénod
Pratico-pratique
« Rodin selon Rilke » exposition organisée par le Musée Rodin de Paris à la Fondation Pierre-Gianadda, sise à Martigny, canton suisse du Valais, actuellement et jusqu’au 22 novembre 2026. Ouverture tous les jours de 10h. à 18h. Tout les renseignements sur ce site.
Rainer-Maria Rilke a passé les dernières années de sa vie en Valais, à Sierre. Sa sépulture se trouve à Rarogne, commune de ce canton.



