Iran face à Trump: le poids du martyr

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Scène de l’Achoura, ici à Manama (Bahrain) ©Wikimedia Commons_Ahmed_Rabea

Si de Gaulle avouait s’être envolé vers l’Orient avec des idées simples, que dire de Donald Trump! Pressé par sa base Maga – qui n’apprécie pas les aventures militaires hors du pays – il semble pressé d’en finir. Mais la dimension spirituelle de la Perse chiite risque de lui réserver quelques désagréables surprises, s’il dédaigne l’idéologie du martyr et du sacrifice qui traverse le chiisme.

Minoritaire dans le monde musulman, largement sunnite, la confession chiite est, a contrario, majoritaire à près de 90% au sein de l’Iran. Ce rameau bien particulier de l’islam remonte à la succession du prophète Muhammad.

Après sa mort, la majorité de la communauté musulmane – appelé plus tard sunnite – reconnaît comme membres de sa succession la lignée des quatre anciens compagnons de Muhammad, Abou Bakr, Omar, Othman et le gendre du prophète, Ali. Une minorité rejette comme successeurs la lignée des trois premiers et ne reconnaît qu’Ali; ils seront nommés par la suite chiites.

Karbala l’acte fondateur

Paradoxalement, l’acte fondateur du chiisme est une défaite, celle essuyée à Karbala (Irak actuel), au dixième jour du mois de Muharram de l’an 61 de l’hégire, soit le 10 octobre 680. Le calife des futurs sunnites Yazid 1er masse ce jour-là une imposante armée face aux 72 futurs chiites emmenés par Hussein. Celui-ci exige que ses droits à la succession, et donc au califat, lui soient reconnus en tant que petit-fils du calife Ali.

Face au rapport de force, la cause des « alites » n’avait guère de chance de convaincre l’adversaire! A la suite d’un combat héroïque mais perdu d’avance, les partisans d’Hussein furent massacrés, de même que leur chef dont la tête fut apportée par les vainqueurs au Calife Yazid 1er.

Un clergé très structuré

A partir de ce sanglant épisode, la rupture entre sunnisme et chiisme est consommée. Dès lors, le rameau chiite a développé une organisation religieuse particulière avec, pour colonne vertébrale, un clergé très structuré – contrairement au sunnisme – ayant un imam à sa tête, guide spirituel, successeur du prophète et réputé infaillible comme le pape des catholiques romains.

Dans la confession sunnite, l’imam ne tient aucunement ce rôle; il ne fait que conduire la prière.

Fondée sur le sang du martyr Hussein, la confession chiite reste donc imprégnée par le malheur de la défaite injustement infligée et par la grandeur du sacrifice. Elle a instauré un martyrologue dont les récits irriguent la pratique de ses fidèles (entre 150 et 200 millions dans le monde).

L’Achoura, l’impressionnante commémoration

Le martyr d’Hussein à la bataille de Kerbala est célébré par les chiites chaque année lors de l’Achoura. A cette occasion, les fidèles pleurent et se lamentent sans retenue sur la mort du martyr et des conteurs font le récit fort imagé de la bataille. Le site libanais Ici-Beyrouth décrit le point fort de l’Achoura :

La commémoration culmine le dixième jour, avec des processions donnant lieu à des scènes publiques d’autoflagellation. Les plus fervents se lacèrent le dos et le crâne, avec des fouets ou le plat des sabres, défilant en foule et faisant résonner sourdement leur torse par des frappes de la main (latm). Un deuil de quarante jours commence ensuite, qui se clôt avec le souvenir de l’Arbaïn (40 en arabe), point d’orgue du pèlerinage de Kerbala.

C’est donc un culte d’une rare intensité qui se déroule à cette occasion où chacun, chaque année, rejoue le martyr d’Hussein.

Cela ne fait pas pour autant des Iraniens un peuple fanatisé, très loin de là! La société iranienne est plurielle et bien éduquée, notamment dans les grandes villes. Les nombreuses manifs que le régime des mollahs a réprimées dans le sang – ainsi que les courageuses marques de défiance des Iraniennes contre le machisme religieux – l’ont démontré à maintes reprises.

Toutefois, les partisans du régime, eux, sont imprégnés de cette mystique du sang versé. En mobilisant la mémoire d’Hussein, ils n’hésiteront pas à se battre jusqu’au bout pour sauver la mollarchie.

Jean-Noël Cuénod

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