« Populisme »: un faux mot pour un vrai mal (2)

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L’Abominable Homme des Golfs héraut du « peuple » contre les « Elites »? ©Wikimedia Commons

Après avoir examiné les relations entre l’utilisation du terme « populisme » et ses relations avec les diverses formes de fascisme, penchons-nous sur le caractère fourre-tout du mot « peuple ». Penchons-nous, mais pas trop, car le vertige guette. A toutes les sauces, le peuple? Oui et les plus indigestes!

Il nous vient du latin populus qui, dans la Rome antique, désignait l’ensemble des citoyens romains. On le retrouve dans le sigle SPQR, emblème de l’Empire: Senatus Populusque Romanus, le Sénat et le Peuple romain.

Détail amusant, populus en latin signifie aussi « peuplier ». Apparemment, aucun lien entre les deux. Certains auteurs ont émis l’hypothèse que le peuple romain se réunissait dans un espace abrité par des peupliers. Mais cette explication paraît trop tirée par les branches.

Population, peuplade, populace…

La « population » désigne l’ensemble des personnes vivant dans un espace donné. La « population » française, camerounaise mais aussi bretonne, vaudoise, parisienne etc… C’est un mot neutre qui ne saurait bouter le feu à quelque polémique que ce soit. Les profs de géo en sont les utilisateurs les plus fréquents.

Le mot « peuplade », lui, n’est nullement neutre comme son suffixe en – ade – tonalité familière et souvent péjorative – l’indique. Il a été fort utilisé dans le contexte colonial, avec ces « peuplades indigènes » à exploiter et à convertir.

Le mot « populace » n’a évidemment rien de neutre. Il marque de façon appuyée le mépris exprimé par la noblesse pour qualifier les « petites gens », les « gens de rien » mal dégrossis.

Toujours dans la bouche des aristocrates, le terme de « populace » prend une tournure plus inquiétante lorsque les « gens de rien » recourent aux violences de rue pour tenter de passer de « rien » à « quelque chose »: « Diantre, la populace se déchaîne…Qu’on fasse donner la garde! »

Le mot « peuple » flotte entre entre les termes de « population », « peuplade », « populace ». Par quel bout prendre cette savonnette qui ne cesse de glisser entre nos mains malhabiles?

C’est quoi, c’est qui, le peuple?

Tout le monde peut-il faire partie du « peuple » – qui ne serait alors que le synonyme parfait de « population » ? Les nobles d’Ancien Régime et les communistes de l’ère léniniste répondent, pour une fois, en choeur: « Niet »!

Pour les uns, le « peuple » ne saurait les concerner. N’ayant eu d’autre effort à fournir que celui de naître(1), ils le surplombent par nature. Pour Lénine et les bolcheviques, le « peuple » est le lieu de convergence entre le prolétariat ouvrier et la paysannerie auxquels s’ajoutent les éléments de la bourgeoisie qui ont pris le parti de la révolution prolétarienne.

« L’oisif ira loger ailleurs »…

Les bourgeois qui n’ont pas fait ce choix ou qui occupent des fonctions patronales ou proches de la classe dirigeante sont donc exclus du « peuple » (« L’oisif ira loger ailleurs »)(2). A l’instar des aristocrates qui, eux, pousseraient des hauts cris si d’aucuns les assimilaient à cette racaille!

Dans une optique d’ordre plus démocratique, le « peuple », c’est l’ensemble des citoyennes et des citoyens qui forment le corps électoral. Ouvriers, paysans, bourgeois, nobles appartiennent donc à ce « peuple »- là.

Toutefois, il ne s’agit pas d’un synonyme du mot « population » puisque, jadis, le vote n’était réservé qu’aux hommes et qu’il reste aujourd’hui un droit qui n’est offert qu’aux seuls détenteurs du passeport national, voire, pour les scrutins locaux en France, d’un pays membre de l’Union Européenne.

Cela dit, le « peuple » ne se contente pas d’être le titre d’un registre électoral. Il suppose la conscience d’appartenir à un ensemble cohérent de lois et d’institutions démocratiques.

La « population » est formée d’habitants. Le « peuple » est constitué de citoyens qui ont pris en main le destin de leur espace.

Et la « peuplade » alors? Dans l’optique de l’Europe colonialiste, les « indigènes » ne pouvaient être considérés comme un « peuple » car ils formaient, selon l’idéologie coloniale, des groupes humains dont l’organisation sociale n’était que rudimentaire. La « peuplade » était donc une sorte de « peuple » inabouti.

Faux, bien entendu. De multiples travaux scientifiques ont démontré la complexité des architectures collectives de ces nations avant leur colonisation. Mais il fallait diffuser le plus largement possible ce mensonge qui servait d’écran à la réalité crue de l’exploitation brutale du colonialisme.

Les origines du mot « populisme »

Le côté polysémique du mot « peuple »  est à la source du caractère vague de son avatar politique, le « populisme ».

L’origine de ce terme n’a pas grand-chose à voir avec son acception actuelle. Il vient du russe narodnichestvo (narod=peuple) qui nommait ainsi un mouvement politique et intellectuel d’opposition au tsarisme, né en 1850 dans la Russie impériale. Il prônait une sorte de socialisme agraire et s’est éteint en 1881 lorsque ses principaux dirigeants furent pendus pour avoir assassiné le tsar Alexandre II.

Le mot « populisme » a fait un retour en français dans les années 1920-1930 pour caractériser un mouvement littéraire qui bannissait de son écriture tout recours à la psychologie et privilégiait la description quasi-ethnographique du « petit peuple ». Il sera balayé par la vague surréaliste mais aussi par le réalisme socialiste que diffusait en France l’ex-surréaliste Louis Aragon, devenu militant communiste.

La troisième vie du « populisme » est née à l’aube du XXIème siècle lorsqu’il a fallu qualifier les partis d’extrême-droite qui, avec leurs premiers succès électoraux, sortaient de l’isolement où les horreurs du nazisme, du fascisme et de la collaboration pétainiste les avaient confinés.

Un fourre-tout lexical

Les médias ont diffusé le mot « populisme » pour ne pas se servir des qualificatifs traditionnellement en usage pour catégoriser l’extrême-droite comme « fascisme » ou « nationaliste » estimant sans doute qu’ils relevaient d’une époque révolue. On peut les comprendre, même si le fascisme n’est pas mort avec Mussolini et Hitler et qu’il perdure comme nous l’avons vu lors de notre premier papier sur le sujet.

On peut les comprendre mais sans les approuver pour autant, bien au contraire!

En usant de ce fourre-tout lexical, les médias donnent une touche sympa plein de « coulitude »: le « populiste » serait le politicien qui se soucierait du « peuple » contrairement aux « élites » qui les domineraient en les méprisant.

Qui forment les « élites »?

De quelles « élites » s’agit-il? On reste dans ce flou qui reste la marque de fabrique du mot « populisme ». L’extrême-droite ne craint nullement les incohérences, Trump nous en offre quotidiennement la consternante démonstration.

– Ainsi, l’Abominable Homme des Golfs fait incontestablement partie de l’« Elite » la plus privilégiée qui soit.

– Il en va de même du clan Le Pen, à la tête d’une belle fortune.

– Jordan Bardella peut se targuer de n’avoir jamais eu besoin de travailler hors de l’appareil du RN. 

– En Suisse, l’idéologue historique de l’UDC version xénophobe, Christoph Blocher, est un riche homme d’affaire.

– Le chef de l’extrême-droite anglaise Nigel Farage a été classé en tête des hommes politiques britanniques les mieux payés en 2026 par le magazine People with money avec des revenus estimés à 75 millions d’euros.

Le « peuple » vu de très loin

Juchés sur leur tas d’or, ces dirigeants dits « populistes » voient bien le peuple mais de très loin. Ce n’est pas eux qui feraient des misères à l’ « Elite » financière!

Fustigeraient-ils l’ « Elite médiatique »? Mais ils courent les plateaux de télévision et passent leur temps à communiquer tous azimuts!

Ce sont les « Elites » culturelle et scientifique qui forment la cible principale de leurs attaques. Or, ces « Elites »-là ne constituent pas un danger concret pour le « peuple » contrairement aux « Elites » financière et médiatique, les unes les exploitant et les autres les enfumant.

Transformer l’aplomb en or électoral

Pourquoi l’extrême-droite abusivement appelée « populiste » chercherait-elle à se débarrasser des « Elites » culturelle et scientifique? Celles-ci diffusent des thèmes qui sont considérés par les prétendus « populistes » comme faisant obstacle à l’installation dans le paysage politique de leur bouc-émissaire… Ce coupable imaginaire destiné à faire oublier les véritables responsables du malheur social, à savoir les acteurs du technocapitalisme prédateur.

Hier, ce furent les Juifs à qui ce rôle fut attribué. Aujourd’hui, ce sont les immigrés.

Si un démographe ou un géographe démontre l’inanité de cette panique face à l’immigré, ses explications seront empreintes de prudence scientifique. Sa parole ne fera pas le poids face au « populiste » qui assènera ses mensonges ou ses demi-vérités avec un aplomb qui ne s’embarrassera d’aucun scrupule. Même schéma pour l’environnement.

Le « populiste » sait mieux que quiconque transformer l’aplomb en or électoral! Si le « populiste » cherche à agiter le « peuple », c’est pour mieux s’en servir. Ce n’est en aucun cas pour le servir tout court.

Comment remplacer le mot « populiste »?

Alors comment appeler les acteurs de l’extrême-droite? Pour ce qu’ils sont et non pas pour ce qu’ils prétendent être. L’extrême-droite ne se présente pas comme un bloc compact. Elle est traversée par différents courants souvent contradictoires mais qui se rejoignent au moins sur une notion: le nationalisme, à ne pas confondre avec le patriotisme(3). On peut les grouper en trois grandes  catégories:

– Le conservatisme. Il s’agit de conserver les acquis de ceux qui sont les bénéficiaires de l’ordre établi. Par temps calme, le conservateur respecte les institutions démocratiques. Mais il s’énerve sitôt que ses intérêts lui paraissent menacés, à l’instar des conservateurs allemands qui ont offert le pouvoir à Hitler par peur du communisme avant d’être engloutis par lui. Son moteur: l’intérêt.

– La réaction. Elle ne cherche pas à conserver l’ordre établi mais veut, au contraire, le briser pour revenir à un ordre ancien. Son moteur: la nostalgie.

– Le fascisme. Son but est de faire voler en éclats les institutions de l’Etat de droit qu’il voit comme des entraves à son pouvoir à visée totalitaire. Son moteur: la démesure.

Ces notions peuvent passer de l’une à l’autre ou s’entremêler au gré des circonstances et des rapports de force. Le boulot du journalisme, c’est de distinguer laquelle de ces trois notions prend l’ascendant au sein de tel ou tel parti dit « populiste » pour lui donner son nom véritable et enfin « bien nommer les choses ».

1 Merci Beaumarchais!

2 Quatrième strophe du sixième couplet de l’Internationale.

3 Pour reprendre la formule de Romain Gary, « le patriotisme c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres ».

Jean-Noël Cuénod

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